Naked City Redux. Quatrième mouvement, dit de l’interrogatoire (9/20)

Dernier épisode: NCR. En attendant la suite de l’épisode-III (8/20)

 

-  Je n’irai pas par quatre chemins, me dit le REPRÉSENTANT. Un seul me suffit. (IL SE FAIT CRAQUER LES JOINTURES) Vous étiez dans l’autobus à huit heures et quart, vous avez pris le métro afin de vous rendre à l’université, et pendant le trajet, vous avez eu l’audace de vous amuser, n’est-ce pas? Vous n’êtes pas resté les mains mortes, non non non, vous vous êtes amusé, amusé aux dépens d’une collégienne qui ne vous avait rien demandé, elle ne savait même pas que vous étiez là, juste devant elle, car j’ai un témoin, je sais tout, vos actes ne sont pas passés inaperçus, une fidèle associée, membre d’une importante firme d’actuaires, je n’en dirai pas plus – franchement!, pensiez-vous vraiment que nous allions laisser tous ces gens prendre les transports en commun sans les surveiller, sans avoir une oreille discrète pour noter leurs propos… la révolution se fomente dans les transports en commun, Monsieur, la grogne prend dans les transports en commun, l’anarchie n’est jamais très loin dans les transports en commun et, si vous saviez, cela ne nous coûte rien, les gens se portent volontaires pour surveiller leurs proches. Ils nous appellent, nous proposent leurs services, nous donnent même leur itinéraire et nous notons tout. Tout. Tout. Nous devenons omniscients, omniprésents et omnipotents.

Habituellement, ce ne sont que des pacotilles, des histoires de jalousie ou de relations extraconjugales, qui ne nous intéressent pas, sauf pour se rincer l’œil, ce que nous ne détestons pas quand les journées s’étirent et que nous nous sentons anxieux, mais je m’éloigne de mon propos, car l’important est là, dans le fait que nous avions des témoins, une moucharde, une informatrice dans l’autobus et qu’elle a vu, eh! qu’elle en a vu des choses! Vous avez fait prendre une drogue, un poison violent, à cette jeune collégienne, et elle s’est effondrée, elle est entrée dans un coma violent, et je peux maintenant vous le confirmer, elle est morte, elle est MORTE, MORTE VOUS M’ENTENDEZ, MORTE, DEAD LIKE A DUCK, à l’hôpital ils n’ont pas su comment la traiter et elle a trépassé, si ça se dit encore. Elle lisait une histoire assise sagement sur son banc, elle lisait sa bédé sans rien demander à personne, et vous l’avez tuée. Qu’avez-vous à dire pour vous défendre?

-   (silence confus – où sont les phalènes quand on les cherche?)

-   Vous faites bien de ne rien dire. Mais, nous savons déjà tout. Elle lisait son aventure sentimentale, comme des milliers d’autres jeunes filles, et sous l’effet de ce que vous lui avez administré le choc de la rupture entre Christine et son amant, pauvre Christine, elle semblait vraiment pouvoir aimer cette fois-ci, Stan était fait pour elle, intelligent, beau, méticuleux, des ongles fraichement manucurés, des cheveux châtains avec juste une touche de roux, un avocat de formation, un ancien joueur de hockey, un tennisman honnête, il avait tout pour lui plaire. Et il a fallu que vous interveniez. Le choc de la séparation a été trop fort, et son cœur a éclaté. Je parle de la collégienne. Nous avons un témoin. Vous ne pourrez vous défiler. Inutile d’invoquer la loi des mesures de guerre ou des erreurs de maths, nous sommes en paix avec nous-mêmes, nous avons toutes les preuves qu’il nous faut, vous ne pourrez rien faire pour vous défendre, mais il nous reste encore un problème à régler, c’est le but  de cet interrogatoire, voulez-vous une cigarette, un café, mettez-vous à l’aise, n’ayez crainte, nous ne vous voulons aucun mal, nous voulons juste savoir, comprendre, jeter un peu de lumière sur cette affaire blafarde, expliquez-nous, je vous en prie, nous voulons savoir, quel était le motif de votre acte? Que cherchiez-vous à atteindre? C’est simple. Direct. Le motif? Pourquoi? Dans quel but? Pourquoi?

-    (silence feint)

-    (silence repus)

-    (suite du silence feint)

-    (une grande respiration)

Le REPRÉSENTANT se lève. Il se passe la main dans les cheveux. Il fronce les sourcils. Il sort.

 

Prochain épisode: Naked City Redux. L’interrogatoire  (10/20)

Publié dans Archives, L'atelier | Mots-clefs : , | Laisser un commentaire

NCR. En attendant la suite de l’épisode-III (8/20)

Dernier épisode: Naked City Redux. En amphithéâtre (7/20)

 

Le lecteur s’attend sans doute à ce que je dise que mon narrateur, cet homme cassé, a la nostalgie d’une certaine sécurité matérielle. Ou plus exactement, d’une certaine stabilité. Ça lui est impossible. Il n’a jamais connu ni stabilité, ni sécurité matérielle. Il ne peut pas en avoir la nostalgie. Son élément, c’est la bagarre, une ville hostile, la violence. Il a tout simplement parfois envie de se tranquilliser un peu et de voir les autres faire de même. Quand il est usé, c’est dans ces moments-là qu’il pense à la même chose que tout le monde: au bonheur. Mais ça lui passe. Comme à tout le monde. On oublie vite une chose impalpable. Tout le monde ne peut nager tout le temps en pleine métaphysique.

Tout le monde ne peut rêver d’une Gloria Christmas.

 

Prochain épisode: Naked City Redux. Quatrième mouvement, dit de l’interrogatoire (9/20)

Publié dans Archives, L'atelier | Mots-clefs : , | Laisser un commentaire

Naked City Redux. En amphithéâtre (7/20)

Dernier épisode: Naked City Redux. Troisième mouvement, en amphithéâtre (6/20)

 

La salle vibre tandis que le système de son de l’amphi crache des mots que je n’écoute même pas. Ma tête est ailleurs. Mon attention flotte dans d’interminables couloirs à l’éclairage blafard. J’avance, mais je ne me rends nulle part.

Pendant que mon équilibre se rétablit et que le sol peu à peu revient à la normale – c’est qu’il tanguait le sol, il roulait sous mes pieds, un mouvement sourd provoquait des plis et des replis qui me faisaient tressaillir, lové dans ma chaise en plastique sans pieds –. J’aurais voulu me réincarner en Gloria Christmas, vivre dans une petite ville de l’Idaho, aux abords d’un champ de patates, dans un bled perdu, une rue pour les commerces, puis des rangs à perte de vue et des maisons aux couleurs délavées. J’aurais pris la bleue poudre avec sa galerie peinte orange citrouille. Je me serais assis sur une chaise berceuse et aurais attendu que le soleil se lève. Je me serais alors précipité au bureau de poste, espérant recevoir des nouvelles de Duncan, Duncan à New York, Duncan dans les bas-fonds de la ville, Duncan chez les héroïnomanes, chez les fumeurs d’herbe, Duncan sur les traces de Jack, fils perdu parmi les hommes, haïkus démodés, strophes amères, Duncan caché au fond d’une boite de jazz, un whisky à la bouche et des paroles de Jack dans la tête. Je voudrais m’incruster dans ce monde depuis longtemps passé, l’univers de Duncan Kleist, quand la poésie était encore un art en ébullition, croisait le jazz, le folk, l’amour, la haine. Mais je dois me concentrer sur ce que l’homme en bleu nous dit. Je dois analyser le texte de ce bon à rien de Camus. L’étranger, que ça s’appelle. J’en ai rien à cirer. Je rêve des beats et de Coltrane, je rêve de Soho et de Greenwich, m’en fous de ce qui se passait à la même époque chez les existentialistes. Ce livre est le chant ultime de la dépossession, dit l’homme en bleu, mais je m’en sacre. Il n’existe aucun document sur la condition du paria qui arrive à la cheville de ce roman, ajoute-t-il encore, mais je m’en contre-crisse. La postérité ne pourra oublier ce livre vengeur, déclare-t-il, heureux de l’effet de sa verve sur les Gloria de ce monde. Je m’en lave les mains. Surtout les ongles.

Je sens que je vais m’évanouir, mais je m’accroche à ma chaise sans pattes. Je sors un Kleenex et je me mouche. Je me mouche et des étoiles jaillissent dans mon champ de vision, des milliards, je me mouche et tout devient noir, je me mouche et du sang se répand sur le papier assoupli du mouchoir, je me mouche et les vagues continuent leur lent déferlement, et je me sens isolé parmi tous ces voleurs, tous ces étudiants qui happent les mots bleus du prof, et happent et happent, la gueule ouverte, avalant toutes les inepties de cet orateur endimanché, comme si la naïveté était la seule forme de connaissance possible.

La porte de l’amphithéâtre s’ouvre, le prof s’immobilise, la classe se tait, c’est un pur moment cinématographique, tout est au ralenti, la main qui tient la porte, les néons qui vibrent, le prof qui lève les yeux vers le fond de la salle, les étudiants qui suivent son regard des yeux et qui découvrent un homme vêtu d’un trench et d’un chapeau, il ressemble à s’y méprendre à l’acteur américain Paul Burke. Une femme l’accompagne. Elle scrute l’amphithéâtre, une main au-dessus de ses yeux pour couper l’éclat des néons, de gauche à droite, et de droite à gauche, un lent balayage horizontal, un mouvement minutieux, une tête à la fois, jusqu’à ce que, moment palpitant s’il en est un, elle identifie enfin la personne qu’elle cherchait, et elle le montre du doigt, elle pointe dans sa direction, c’est clair et sans aucune ambigüité, de son index elle le désigne, elle l’identifie, c’est un déictique puissant ce doigt pointé, c’est lui! Et l’homme s’avance, sans égards pour la classe qui vient de connaître une interruption inattendue, sans égards pour le prof qui en a perdu son latin, son français, et tout ce qui prolifère entre les deux, sans égards pour les paumés de ce monde, le REPRÉSENTANT s’avance vers moi, oui moi, c’est vers moi qu’il marche d’un pas méthodique et presque militaire, c’est moi qui a été montré du doigt, je suis l’étranger, il ne pouvait en être autrement, c’est moi le cassé, le corrompu, le triste chevalier de la tête fendue. Et le détective s’approche, il me parle, il sait que j’étais dans l’autobus, que j’étais dans le métro, que je me suis approché de la jeune fille qui a chuté depuis dans un délirium dont on ne sait comment l’extraire, non je ne suis pas arrêté, mais je dois le suivre toutes affaires cessantes, il veut me parler, la justice veut m’entendre, il me demande de le suivre.

Je me lève et ramasse mes affaires, mes membres RAIDIS PAR LA PEUR.

 

Prochain épisode: NCR. En attendant la suite de l’épisode – III ((8/20)

Publié dans Archives, L'atelier | Mots-clefs : , , | Laisser un commentaire

Naked City Redux. Troisième mouvement, en amphithéâtre (6/20)

Dernier épisode: NCR. En attendant la suite de l’épisode – II (5/20)

 

Les amphithéâtres sont abrutissants. Ça vient surement des gradins étagés et de la pénurie d’oxygène, sans oublier l’absence de lumière du jour, la couleur fade des murs ou les chaises qui ne touchent pas le sol. Une chaise est faite pour toucher le sol. C’est sa définition de tâche. Permettre au corps de se reposer en état d’éveil. Soulager les pieds. Le dos. Permettre l’écriture. S’interposer ente le postérieur et le plancher. Mais une chaise qui ne touche pas le sol, parce qu’elle est fixée à un poteau, déjoue le principe même de son existence. Et le malaise est grand.

Je me suis assis en retrait, près de la porte de droite, mon sac entre les jambes. Comme d’habitude, je suis en retard. C’était le brouhaha dans le métro. J’ai été distrait, atteint d’un sentiment diffus de culpabilité qui m’a fait me terrer de longs instants dans les toilettes de l’université. Je craignais l’arrivée intempestive des REPRÉSENTANTS. Ils devaient m’avoir à l’œil, n’attendaient que le moment approprié pour m’emporter. Là.

Sur l’estrade, entre le tableau noir et le pupitre, le prof vient de comprendre les possibilités de son micro. Il est heureux.  Radieux. Resplendissant. Ouvrant les bras, il marche de long en large, fait varier ses intonations et multiplie les envolées lyriques. Il ressemble à Alan Alda, mais avec des cheveux gris. Son cours porte sur la psychanalyse littéraire et nous fouillons avec le plus grand mépris l’esprit de nos amis les écrivains, prenons leurs mots pour des valises que nous ouvrons sans vergogne et que nous vidons un morceau à la fois, jusqu’aux sous-vêtements que nous gardons pour la fin. Spasmes, hoquets, soubresauts, ma tête tourne, des restes d’un liquide nauséabond coule sur mes tempes. Trente trois mille deux cent dix-sept. Les chiffres me font du bien. Surtout quand ils sont choisi de façon aléatoire. Je m’achète parfois des billets de loto juste pour le plaisir de regarder les nombres choisis et leurs possibilités d’agencement. 20, 23, 36.

Respirer me fait mal. Autre fait avéré. Je me sens comme si un grésil d’automne avait transpercé mes vêtements, ma peau. À court de solutions. Combien de goûtes d’eau dans une averse? Combien de grêlons dans une tempête? Il faut appréhender le complexe.

Le professeur est habillé d’un complet en cuir bleu. Ça ne s’invente pas. Du cuir teint d’un beau bleu pâle. Une coupe safari par dessus le marché.  On se croirait dans un épisode du Capitaine Bonhomme, avec l’Oncle-Pierre, sa barbichette taillée, son sourire narquois et ses yeux perçants. Il n’est pas question de zoologie et de savanes, mais de pathologies et de traumatismes.

J’ai une crise d’asthme.

Je me penche sur mon cartable, prends mon feutre et commence à dessiner des cubes sur la surface quadrillée des feuilles. Des cubes, des cubes et encore des cubes, des cubes droits, des cubes croches, des cubes ramollis, des cubes en enfilade, des cubes en mouvement, des cubes superposés, des cubes encore, égyptiens, sumériens, russes, chinois, désarticulés, froissés, aplatis, idéogrammes, transparents, sucrés, emprisonnés, morts, morts, morts. Mes cubes fendent les feuilles de mon cartable comme des lames. Si je prenais tous les cubes que j’ai pu dessiner ces dernières années et que je les mettais bout à bout, ils traceraient une ligne qui se rend du plus profond de mon cerveau reptilien jusqu’à mes rêveries diurnes. Une goute d’hallucinogène sous l’ongle d’une pucelle, une rupture du continuum, une dilatation du duodénum, un accès de délirium.

J’ai mal à la tête. Des pulsations me forcent à fermer les yeux de longs instants. Des images de Naked City me viennent à l’esprit. Année 4, épisode 105. C’est noir et c’est gris. Les marges sont occupées par des ombres qui s’étirent et se disloquent. Je vois un corps inerte, désarticulé, un corps encore chaud qui tressaille sous la pression des doigts. Un homme porte une veste aux poches bouffantes. Elles sont suffisamment larges pour contenir un petit calibre, un ROEHM bronzé noir ou un sympathique bulldog C320,  des menottes, une seringue et un pot de farine blanche, un Mason rempli à pleine capacité. De quoi faire un gâteau ou des crêpes.

Naked City, c’est l’histoire d’un poète retrouvé mort au pied d’une boite aux lettres au coin d’une rue de New York. De Greenwich Village pour être plus précis. Un crime sans trace ni témoin. Aucune empreinte digitale n’a été prélevée. Un homme mort près d’une boite de tôle. Adam Flint s’est allumé une cigarette, l’air songeur. Il devra faire enquête. Une histoire parmi d’autres, un poète auprès des marchands, un dysfonctionnel chez les fonctionnaires.  C’était un poète, non, plutôt un anarchiste, un beat, un alcoolique fini, un drogué, un il-ne-vous-reste-plus-grand-chose-à-vivre, un vous-devriez-vous-faire-soigner, un mais-mon-pauvre-vous-êtes-déjà-mort. Ses poèmes ne l’ont pas sauvé, il n’y a pas eu de métamorphose, ses scribouillages l’ont tué. Comme on écrase une fourmi avec son talon.

Hold for Gloria Christmas.

White Curtesy Telephone.

Calling all personnel.

This is not an exercice.

 

Prochain épisode: Naked City Redux. En amphithéâtre (7/20)

Publié dans Archives, L'atelier | Mots-clefs : , | Laisser un commentaire

NCR. En attendant la suite de l’épisode – II (5/20)

Dernier épisode: Naked City Redux. Deuxième mouvement, dit longiligne (4/20)

Une phalène vient de se déposer sur mon clavier, elle est entrée par la porte de la terrasse maintenue ouverte pour laisser pénétrer un peu de vent, mais ce n’est pas le vent qui a surgi. C’est une phalène d’un beige cendré, aux ailes épaisses et aux antennes nerveuses. Je vais de ce pas l’écraser, un instant je reviens, voilà, c’est fait, du bout de l’index j’ai écrasé la phalène, elle était en vie, elle est maintenant morte. J’ai ramassé le corps à l’aide d’un mouchoir en papier. Un beau mouchoir sur lequel ont été imprimés les contours d’un papillon gris et noir. Je retourne à mon clavier. J’ai décidé de transcrire ce vieux texte de la fin des années soixante-dix.  Je le fais par acquit de conscience. Je l’avais écrit à la machine à écrire (une Smith Corona automatique avec « power return »), je l’ai conservé tout ce temps, sans vraiment comprendre pourquoi. J’avais voulu écrire un texte halluciné. Un monologue intérieur, où l’existence ordinaire d’un étudiant entrait en collision avec la vie sordide d’un personnage d’une série télé inspirée des films noirs américains. L’étudiant droguait une jeune écolière en insérant sous son ongle un hallucinogène puissant et un REPRÉSENTANT l’attrapait avant qu’il ait eu le temps de finir son monologue. Incarcéré, l’étudiant se laissait mourir, rêvant au destin du personnage de la série télé. La fin était intentionnellement brouillonne. Je n’ai pas cherché à corriger le tir.

 

Prochain épisode: Naked City Redux. Troisième mouvement, en amphithéâtre (6/20)

Publié dans Archives, L'atelier | Mots-clefs : , , | Laisser un commentaire

Naked City Redux. Deuxième mouvement, dit longiligne (4/20)

Dernier épisode: NRC. En attendant la suite de l’épisode – I  (3/20)

 

Il faut toujours débuter avec un fait avéré. Le mien ne vaut pas grand chose, mais il a été monté avec les meilleures intentions du monde, si on oublie évidemment cet acte répréhensible commis sous l’égide de la pureté décrit au Premier mouvement.

Je croise un REPRÉSENTANT. Je frisonne. Je compte jusqu’à dix-sept. Lentement. Un, deux, trois, quatre, cinq, six… seize.

La station de métro est un long tunnel où les voyageurs foncent, bride abattue, pour être les premiers arrivés sur le quai, les premiers arrivés dans le wagon, les premiers assis sur les rares bancs disponibles, les premiers rendus à l’abattoir, les premiers débités, éviscérés, écartelés, découpés, empaquetés. Fin du fait avéré.

Dix-sept.

En fait, la station est un tunnel où je m ‘égare, et je marche sans trop y penser, claustrophobe que je suis, attentif aux claquements de talon des dames et à l’interminable monologue de Mlle G. C., l’adjointe à la direction au manteau de faux vison, qui résume à un commis de bureau les douze dernières pages de son roman savon. Elle y met du sentiment, appuie ses descriptions avec moult gestes superflus, certaine que son interlocuteur est pendu à ses lèvres tandis qu’il dérive en pensées dans un monde de phalènes et de phasmes. Barbed wires. Sharp spikes. Obstructions. J’essaie de me représenter son héroïne en pleurs, mais ne parviens qu’à tracer des figures aux contours enfantins, corps réduits à des traits sans profondeur. Mais l’important, c’est de la laisser parler, de suivre son récit tout au long de notre déambulation dans le couloir de la station de métro. De son personnage principal je n’ai qu’une image déformée, affaiblie par la distance, les restes de la nuit passée, turbulences, jappements de chien, déchirements de tôle, explosions de vitre, sirènes de police, Naked City, Duncan Kleist. Je ne sais plus, tout est déjà loin. Mais derrière nous, c’est la commotion. Un corps a lourdement chuté sur les carreaux de céramique, la tête a cogné, du sang a commencé à se répandre, je soupçonne qu’une vague odeur de chewing gum à la fraise plane au dessus de la chemise blanche à manches courtes de la jeune fille inconsciente. Elle avait juste à ne pas se ronger les ongles. Les gens se retournent et s’apitoient; puis, comme un banc de poisson se déplaçant d’un seul bloc, ils virent à gauche, baissent les yeux, s’immobilisent. Avez-vous déjà nagé dans un banc de poissons, mesdames et messieurs du jury? Tous ces yeux qui vous regardent, toutes ces nageoires qui frétillent, un grand cercle se crée autour de vous, vautour de vous, on n’arrive pas savoir si c’est eux ou nous qui sommes apeurés. Escher strikes back.

Dix-huit.

Y a-t-il un médecin? Entendons-nous clairement résonner dans le tunnel. Y A-T-IL UN MÉDECIN? Comme si un tel membre de l’académie des sciences de l’homme pouvait se trouver dans le tunnel d’une station de métro à cette heure indue du matin par temps froid. Les médecins ne fréquentent pas le métro. C’est un fait avéré. Ils prennent leur Audi ou leur BMW ou leur Mercedes-Benz ou leur machin-truc-chose qu’ils garent dans le LUXUEUX stationnement  de la clinique privée où ils font des heures sup, marchant à pas feutrés sur le tapis shag du couloir, leur mallette au bout du bras et leur montre Rolex impeccablement mise à leur poignet droit. Ou le gauche. Je ne sais plus.

I’m looking for Dekan? Have you seen Dekan? He’s lost.

Au loin, stupeur et indignation se répondent dans un strident antiphonaire. Mais qui a fait ça? Qui ? Je ne veux pas le savoir.  J’ai ma petite idée, mais elle ne regarde que moi. Je zigzague à travers la foule, homme machine pressé de retrouver son chemin, les trente sept pas qui le séparent de la guérite, puis les tourniquets, les marches, le quai, les portes qui s’ouvrent, les portes qui se ferment, le wagon qui se met en branle, les soubresauts provoqués par les rails depuis longtemps désajustés, les parfums mélangés.

Je ne crains qu’une seule chose: une interruption de service.

 

Prochain épisode: NCR. En attendant la suite de l’épisode – II (5/20)

Publié dans Archives, L'atelier | Mots-clefs : , , | Laisser un commentaire

NCR. En attendant la suite de l’épisode – I (3/20)

Dernier épisode: Naked City Redux. Halluciné (2/20)

 

Ce qu’il faut savoir.

Duncan Kleist a passé de long mois en cure de désintoxication dans un hôpital psychiatrique. Il s’en est sorti. Après quelques épisodes de grand abattement, isolé dans sa cellule, avec pour seul compagnon l’image mentale de son amour d’enfance, Gloria Christmas. Il a lu des polars, des Dashiell Hammett et des Ross Macdonald, il a même feuilleté Maggie Cassidy, le roman de Kerouac. Il aurait voulu écrire, mais on lui avait confisqué ses crayons, pour qu’il ne se blesse pas avec leur pointe aiguisée, et ses cahiers Canada, pour qu’il n’en avale pas toutes les feuilles provoquant ainsi une occlusion intestinale.

Il n’avait pas non plus ses poèmes. Les témoins de sa descente aux enfers dans les bars de Greenwich Village, il les avait donnés en garantie à un barman, pour éponger ses dettes. Et il se retrouvait maintenant orphelin, unique idahoain parmi les citadins. Parti depuis longtemps de l’état de la pierre précieuse.

Idaho, mot inventé, terme imaginaire, même les Soshones, proches voisins des Païutes et des Utes, n’en avaient jamais entendu parlé.

Duncan, poète de génie, alcoolique fini, était en fin de parcours. La cirrhose avait détruit son foie, ses organes digestifs ne suffisaient plus, son système complet s’affaissait. Pour cette raison, il voulait récupérer ses poèmes, son œuvre. Et en faire un don à Gloria. Gloria Christmas. Les lui donner, parce qu’elle saurait ce qu’ils signifient, elle comprendrait ce qu’il avait vécu. Gloria, sa muse, lirait entre les lignes, découvrirait la beauté derrière ses mots hirsutes. Elle saurait lire.

Il s’est rendu à quelques pieds d’une boite aux lettres, sa liasse de poèmes en main. Mais, il est mort frappé à la tête, ses textes tombés dans une bouche d’égout.

C’est triste, mais c’est comme ça.

Naked City est implacable.

Un corps, une boite aux lettres, une poubelle pleine, une distributrice de timbres, un lampadaire, une bouche d’égout et un corps. Mort.

 

Duncan Kleist (joué par Burgess Meredith)

 

Prochain épisode: Naked City Redux.  Deuxième mouvement, dit longiligne (4/20)

Publié dans Archives, L'atelier, Non classé | Mots-clefs : , | Laisser un commentaire

Naked City Redux. Halluciné (2/20)

Dernier  épisode: Naked City Redux. Premier mouvement : halluciné (1/20)

 

L’autobus est bondé. Bondage.

Cette vérité ne peut m’échapper, car on m’écrase les côtes, on me serre de près et je ne parviens plus à voir que de façon voilée la jeune écolière qui a maintenant terminé sa pomme qu’elle a remplacée par du chewing gum aromatisé à la fraise. J’en capte des effluves jusqu’ici. Mais je m’en fous, c’est le comic book qui me fascine et m’obsède, cet univers de papier où se déploient, traits de crayon noirs fortement appuyés, mes propres fantasmes, coloriés de façon rudimentaire. C’est moi qui anime ce monde en passant d’un cadre à l’autre, lisant les bulles, suivant de mes yeux les mouvements des figures dessinées. Je ferme les paupières et un monde s’anime, comme si c’était moi qui étais à la place de l’écolière, moi qui mangeais de la gomme à la saveur de fraise en tournant les pages, moi qui sentais le savon à la rose. Je lis par procuration un comic book que je ne vois pas, mais dont je devine les moindres traits.

Enfant, je dévorais les DC Comics et les Marvel, qui ne coutaient à l’époque que douze sous. J’étais hanté par les aventures de Thor, de Spiderman et de Batman.

Maintenant, les paroles de Duncan Kleist me reviennent, elles se répandent comme une trainée de poudre que j’aspire par le nez, et elles me dictent des gestes, je suis un pantin à sa merci, une poupée vaudou qui attend ses ordres, prêt à entreprendre des actions surhumaines, totalement inouïes, des actions inconvenantes, déplacées, avilissantes, gratuites et qui viendront s’inscrire dans le firmament des crimes contre l’humanité comme un don, un sacrifice complet, superbe parce que complètement gratuit, sans publicité ni déduction, accompli pour le simple plaisir du partage et parce que je la désire elle aussi avec sa jupe à carreaux, dans cette même perception fantasmée, ce même désordre d’images, cet éclatement des formes et des traits qui attaque les rudiments mêmes de la tridimensionnalité et du mouvement. Le troisième œil a des paupières lourdes.

Je sais qu’elle se ronge les ongles. L’écolière se ronge les ongles, elle commence à les grignoter quand sa gomme à la fraise perd de sa fraicheur et de sa texture et de  sa consistance, elle se ronge les ongles, un à la fois, du plus grand au plus petit, dans le désordre si on veut et, sans que j’aie besoin de me lever, sans que j’aie à franchir l’allée qui nous sépare, je me colle contre elle, le plus discrètement possible, je me colle et je dépose une goutte d’un liquide incolore mais puissant entre l’ongle et la peau de son majeur, là où la saleté vient se nicher les après-midis de sortie dans les parcs. Je dépose un liquide incolore, inodore et sans saveur entre l’ongle et la peau, là où les dents s’insèrent, pressent, mordent, et la langue qui darde les chairs pour enfin rejoindre le liquide visqueux. L’écolière finit par en avaler quelques microscopiques molécules, juste assez pour amorcer une transcendance, pour anéantir l’espace qui sépare l’esprit de la planche dessinée, voilà c’est fait, le liquide a été avalé, la révélation peut commencer, les pensées de Christine deviendront sous peu les siennes propres, il n’y aura plus de distance, il n’y aura plus de séparation, nous serons comme au paradis terrestre, les êtres pourront communiquer sans paroles, les connaissances seront partagées spontanément, le bien et le mal redeviendront un flux continu de sensations bienfaisantes et tout sera joué.

L’écolière avale un peu de liquide visqueux et, bientôt, je le sais, sa lecture ne sera plus ce lent et fastidieux alignement de mots et de cadres qu’elle connait depuis son enfance, un itinéraire sans aspérité le long des lignes du texte, mais un éclatement, une respiration profonde, comme issue des entrailles de la terre, un bouleversement complet des proportions, des couleurs, des formes et des détails. Il n’y aura plus de distance entre l’œil et l’objet, elle sera remplacée par une fondue au noir, où perception et compréhension seront une seule et même chose.

La jeune écolière a fermé les yeux et déposé son comic book sur ses cuisses entr’ouvertes. Je ne veux plus regarder, je ne dois plus l’observer, ce qui va suivre ne m’appartient plus. Je suis et veux rester ce bienfaiteur anonyme qui a ouvert une porte au mendiant de l’infini.

 

Prochain épisode: En attendant la suite de l’épisode – I  (NCR 3/20)

Publié dans Archives, L'atelier | Mots-clefs : , , | Laisser un commentaire

Naked City Redux. Premier mouvement : halluciné (1/20)

Un autobus bondé, bleu aussi gris que déjà le matin en plein trafic et mes rétines cherchent encore leurs zones de confort, mais ne trouvent que le maquillage spectaculaire de Mlle G. C., adjointe à la direction d’une firme d’actuaires du centre-ville de Montréal, en tenue de combat avec ses bottes en loup marin et son manteau en faux vison qui m’écorche la vue, m’irrite les narines, haut-le-cœur, surtout quand les portes se ferment et que je me retrouve propulsé au milieu de l’allée, à quelques centimètres de son col, la buée dans mes lunettes me fait perdre pied, et je glisse, empoigne la lisière de vison, l’arrache presque, me rattrape, saisis un poteau, danse, danse encore pour ne pas tomber, chorégraphie urbaine, épuisement matinal, danse un peu plus, sueurs, corps désarticulé qui s’empare de tout ce qui est à sa portée pour ne pas chuter. Silence dans les rangs.
Avancez en arrière.
Stand clear the doors.
Je suis entré dans l’autobus en suivant le parcours règlementaire: la porte, les marches, le ticket détaché de sa lisière et inséré dans la fente, l’approbation discrète du chauffeur, sa casquette remontée laissant voir des cheveux grisonnants, et celle qui est devant moi, Mlle G. C., a fait les mêmes gestes dans le même ordre, mais je la connais trop et je n’ai pas besoin de l’espionner pour savoir qu’elle a dû chercher son portemonnaie, retirer ses lunettes, exhiber fièrement sa carte, et le chauffeur exaspéré qui lui a dit d’avancer en arrière, si ça se peut, parce qu’elle gêne l’entrée de la marchandise. Je ne me relève pas, ça fait longtemps que je ne me relève plus, je la pousse pourtant  avec insistance, pousse et pousse encore entre les corps parqués de chaque côté de l’allée, pousse contre un adolescent absorbé par son livre, contre une mère et son enfant, contre une écolière en uniforme, contre un commis de bureau à la cravate défraichie, contre une femme vêtue d’un parka vert olive, contre un zombie égaré là par hasard. Ça prend toujours un zombie maintenant pour faire vrai.
Tout au fond, il y a, ô miracle! un banc libre. Un vrai banc, rembourré, d’un bleu pâle choisi avec soin, un banc encore chaud, avec juste assez de place entre les passagers pour s’assoir, déposer son sac, ses bottes, son foulard, sa tête. Un banc comme un oasis au milieu du désert, sauf que le bus est rempli à pleine capacité et qu’il fait froid avec de la neige et du grésil. Pas de quoi crier Sahara deux fois de suite. Sahara, Sahara. Tristan Tsara. Dentifrice, céréales, gomme à mâcher.
Je me suis assis sauvagement. Sans égards pour mon prochain aux jambes arquées, ni pour la vieille qui n’a jamais eu le temps d’amorcer le moindre geste. Tout est une question de vitesse et de détermination.  Je me suis assis, ai déposé mon foulard, mon sac de livres, mis mes mains sur mes cuisses. Autour de moi, personne n’a osé me regarder. Je peux les épier à ma guise. Et c’est là que je l’ai vue. Que je l’ai vue.  Je trouve difficile de décrire l’impact de la décharge électrique qui m’a traversé le corps à cet instant, quand mes yeux se sont levés et que j’ai aperçu celle qui était assise juste en face de moi. J’en ai eu le souffle coupé. Et pourtant ce n’était rien. Ce n’était pas Mlle G. C., coincée entre trois commis de bureau au milieu du bus, mais une jeune fille. Une simple écolière, peut-être même un peu grasse, avec son sac d’école, sa chemise blanche à écusson, sa jupe verte à carreaux,  ses bas trois-quarts et ses souliers noirs, de ces jupes que les collèges forcent leurs élèves à porter afin d’uniformiser les groupes, toutes les fillettes habillées de la même jupe verte à carreaux avec des plis savamment orchestrés et une chemise blanche à manches courtes ornée d’un écusson arborant les armoiries ancestrales de la congrégation. Pistache, érable, napolitaine.
Celle-ci, cette jeune fille-là, mangeait distraitement, et surtout bruyamment, une pomme, complètement hypnotisée par la lecture de Love Me tender, une bande dessinée romantique, j’ai failli écrire érotique, mais je me suis retenu, quand même, on est dans un autobus bondé, romantique donc dans laquelle Christine, la jeune héroïne aux cheveux bouclés, aux yeux tendres et aux traits fins, sans oublier ses hanches proéminentes et son buste ferme, traversait sa crise mensuelle, faite de larmes, de soubresauts savamment dessinés, d’onomatopées, de soupirs langoureux et de nuits d’insomnie, tout ça pour un beau jeune mâle au regard pleureur, attaqué de toutes parts par des fous et des dégénérés, des ex-prisonniers, des sadiques, des violeurs, des agresseurs, des meurtriers, mais il ne faut pas s’inquiéter, son sort n’est triste qu’en surface, car bientôt le Chevalier à la triste figure viendra à sa rescousse, et si ce n’est pas lui, ce sera Garth ou Conan ou Major Fatal ou Laone Slaone, pauvre Duncan Kleist, pauvre Duncan, si seulement la vie pouvait te secourir, mais ses REPRÉSENTANTS  sont accaparés par des dossiers autrement plus importants. Ils peinent à la tâche. Ils font des heures sup. Ce sont des sleuths. Pas vraiment des pleutres.
Bridges freeze before road.

 

Prochain épisode: Naked City Redux. Halluciné (2/20)

Publié dans Archives, L'atelier | Mots-clefs : , | Laisser un commentaire

Naked City Redux (1962, 1979, 2015)

 

There are eight million stories in the naked city. This could be one of them.

 

Greenwich Village, circa 1962.

 

 Naked City Redux (1962, 1979, 2015) est un texte en sept mouvements et en vingt segments, publié quotidiennement jusqu’à l’épuisement des stocks. À suivre.

Prochain épisode: Naked City Redux. Premier mouvement : halluciné (1/20)

 

Publié dans Archives, L'atelier | Laisser un commentaire