Paul Auster et la vie secrète des événements

Gervais, Bertrand. 2011. « Paul Auster et la vie secrète des événements ». Dans Poétiques et imaginaires de l’événement. Montréal : Figura, Centre de recherche sur le texte et l’imaginaire. coll. Figura, vol. 28, p. 97-110.

 

Les événements prennent une place prépondérante dans la poétique de Paul Auster. Dans son écriture, l’anecdote prend le dessus sur la phrase; la logique des événements, les coïncidences et les contingences l’emportent sur les effets de style et les constructions savantes. Le mot se conçoit chez Auster toujours dans sa relation au monde. Et c’est une relation complexe. Le monde n’existe pas sans les mots, nous-mêmes ne pensons pas sans le langage, mais en même temps, les mots n’existent pas sans le monde et leur fonction est non pas de s’en dégager, créant leur propre réalité, uniquement langagière, mais de révéler le monde dans sa complexité. Or, celle-ci est exprimée de façon imagée dans cette assertion nichée au cœur de L’invention de la solitude, selon laquelle « les événements d’une vie peuvent rimer entre eux. » C’est dire que, pour Auster, les événements se comportent comme des mots et peuvent être organisés en fonction de ressemblances ou de correspondances à la manière des homophonies recherchées en poésie. La relation habituelle entre les mots et les choses est, ici, renversée. Ce sont non pas les mots qui ressemblent aux choses qu’ils désignent, mais au contraire, les événements qui s’agencent tels des mots.
C’est à comprendre une telle esthétique que je m’arrêterai ici. Je poserai, d’entrée de jeu, que l’esthétique de Paul Auster implique un style minimaliste et dépouillé, où l’écriture cède volontairement le pas aux événements, et en montrerai certaines caractéristiques. J’explorerai ensuite la logique surprenante des événements qui a cours dans ses premiers romans et récits et l’importance démesurée qu’y prend l’anecdote. Et je terminerai sur une définition en trois composantes de l’esthétique de l’auteur.

Pour lire la suite, voir l’article mis en ligne sur le site de l’Observatoire de l’imaginaire contemporain.

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Eric Lint chez son médecin traitant (rencontre annuelle)

- Comment va votre prostate?
- Non merci.
- Waiter, deux Prosecco!
- Par contre, pour du Ventolin…
- Du vent.
- Ah bon. Pis mes petits boutons?
- De l’acné juvénile.
- Ça rajeunit.
- Pas tant que ça.
- Et ma haute pression?
- Appelez Hydro Québec.
- Mon cholesterol?
- Un bon Bordeaux devrait tout remettre en ordre.
- Merci docteur,  à l’an prochain.

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De la pluie et du beau temps (Le monde est fait d’histoires, mais laquelle est la mienne?)

(rédigé à l’occasion du colloque « Le monde est fait d’histoires »,  organisé dans le cadre de la 12e biennale de Lyon, novembre 2013, au Planétarium de Vaulx-en-Velin)

Beauharnois, côté ouest.

 

- Il faisait beau…
(Un temps passe. Indéterminé, mais de plus en plus lourd de sous-entendus)
- C’est tout?
- Bien oui.
- C’est peu.
- C’est tout ce que j’ai.
- C’est nettement insuffisant.
- Pourtant, j’ai répondu à votre demande, à votre demande expresse.
- Je vous ai demandé un récit. Et tout ce que vous avez réussi à produire, ce sont ces trois mots.
- Il faisait beau.
- « Il faisait beau », oui.
- Il faisait beau.
- Il faisait beau, en effet. Ces trois seuls mots.
- Mais qu’y a-t-il d’autre à dire?
- Tout! Il y a tout à dire. Et vous vous êtes contentés de cette acrobatie. De cette performance minimaliste.
- Mais je n’ai rien d’autre à dire. Et je croyais sincèrement avoir fait ce qu’il fallait.
-  « Avoir fait ce qu’il fallait. » Quelle blague… Votre mauvaise foi me sidère. Vous n’avez rien dit, rien fait. Vous avez déposé deux planches de bois sur le sol et avez décidé d’appeler cela un bateau. Deux planches ne font pas une barque, monsieur!
- Une barque? Mais je n’ai jamais voulu vous mener en bateau. Et puis, les histoires de déluge ne m’intéressent pas. C’est pour cela que je voulais qu’il fasse beau. Pour qu’il ne pleuve pas.
- Le problème, il est là. S’il fait  beau, il n’y a pas d’histoire. Celle-ci commence avec la pluie. Là, il y a une épreuve, une difficulté à surmonter. Il pleut, la sortie est gâchée. Il faut improviser. Il pleut pendant des jours et des jours, les rues sont inondées, les maisons doivent être abandonnées, l’électricité est coupée, c’est la fin du monde. On monte sur une arche. Le cycle peut recommencer.
- Insipide.
- Il pleut. La vieille dame qui se rendait à la messe glisse sur le trottoir, tombe, se casse la hanche et doit être opérée d’urgence. Son fils, qui est pompier, apprend la nouvelle au moment où il doit secourir une jeune enfant tapie dans sa chambre, tandis que l’incendie ravage l’appartement de ses beaux-parents.
- Ridicule. Banal. Attendu.
- Il pleut. La voiture doit virer au dernier instant afin d’éviter le chevreuil qui s’est aventuré sur la route. Elle tombe en bas du ravin, prend feu. La conductrice réussit à s’extraire de l’habitacle au dernier instant. Son front est ensanglanté. Elle est déjà morte, mais elle ne le sait pas.
- Vous n’avez que des clichés en tête. Je préfère de loin mon propre récit. Il est baigné de lumière. C’est une promesse. Une ouverture.
- Ouvert? Au contraire, elle est statique et sans vie, votre histoire! C’est mort, et la mort, ce n’est pas ouvert, c’est la fermeture la plus complète. Comme un cercueil scellé et mis en terre.
- Ouvert, oui. Les points de suspension sont là pour cette raison précise. Ils ouvrent l’horizon à tous les récits du monde, à tout ce que vous voulez y mettre. Le monde est fait d’histoires, vous comprenez, d’histoires prêtes à être racontées, il s’agit simplement, pour les faire apparaître, d’ouvrir un espace. La projection peut alors commencer.
- Mais qui raconte, qui écoute, qui voit ou qui lit dans votre histoire? Qui fait quoi? Pour qu’il y ait récit, il fait qu’il y ait un événement. Une action. Un enchaînement d’actions. Madame gifle monsieur, monsieur retire son anneau. Voilà, c’est fait!  Vous voyez, c’est simple, direct, efficace. Dire que madame gifle monsieur avant que monsieur ne retire son anneau de mariage implique un ordre précis. Il retire sa bague parce qu’elle le gifle. Ce n’est pas, elle le gifle parce qu’il retire sa bague. Ça, c’est une tout autre histoire, vous comprenez. Ce n’est pas n’importe quoi! Les choses viennent selon un ordre précis, le récit permet de le déterminer. Ça prend deux phrases, deux propositions associées par un lien temporel.
- Pourquoi faut-il qu’il y ait une bague?
-  Une blague?
- Une bague, pourquoi?
- Ah! Parce qu’ils sont mariés. C’est stupide comme question.
- Je me suis mal fait comprendre, alors. Pourquoi faut-il qu’ils soient mariés? Pourquoi revenir à des stéréotypes? À des banalités?
- Mais, la vie est faite de banalités! C’est le cœur de tout récit.
- Pas du tout! Raconter le quotidien, ce n’est pas ressasser des banalités. C’est tout le contraire. Raconter le quotidien, c’est trouver dans les choses usuelles le détail révélateur, l’élément surprenant. C’est une question de regard.
- Belle vision romantique, on dirait que vous allez bientôt nous parler du beau.
- Je ne sais pas ce que c’est le beau ou le laid. Ce ne sont pas des catégories que j’utilise. Ce qui m’intéresse, c’est l’inattendu. Le non familier. Un iceberg au bord d’une plage dans le Maine. Une jeune femme qui s’enflamme dans le métro. Par elle-même. De honte. Des choses comme ça. Le monde est fait d’histoires. Il suffit d’être attentif et elles apparaissent.
- Y compris de la température?
- De quoi?
- il faisait beau. Je vous cite. C’est une histoire ça?
- Une amorce, oui. Mais en disant ça, je ne parlais pas vraiment de température. Nous ne sommes pas dans un roman allemand. C’était métaphorique. Une façon de voir le monde. De le mettre en jeu. Vous banalisez tout. C’est lassant à la longue.
- Au risque de vous contredire, j’aimerais tout de même vous faire remarquer que, pour quelqu’un qui ne se sert pas du vocabulaire du beau, vous n’y allez pas de main morte. Votre récit est constitué d’à peine trois mots, et l’un d’eux est justement le mot « beau ».
- Il y a beau et beau! Ne prenez pas des vessies pour des lanternes.
- C’est vieux jeu, ce que vous dites. Un cliché, comme on n’en fait plus.
(…)

« On signalait une dépression au-dessus de l’Atlantique ; elle se déplaçait d’est en ouest en direction d’un anticyclone situé au-dessus de la Russie, et ne manifestait encore aucune tendance à l’éviter vers le nord. Les isothermes et les isothères remplissaient leurs obligations. Le rapport de la température de l’air et de la température annuelle moyenne, celle du mois le plus froid et le mois le plus chaud, et ses variations mensuelles apériodiques, était normal. Le lever, le coucher du soleil et de la lune, les phases de la lune, de Vénus et de l’anneau de Saturne, ainsi que nombre d’autres phénomènes importants, étaient conformes aux prédictions qu’en avaient faites les annuaires astronomiques. »
Robert Musil, L’homme sans qualités.

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De la friture sur la ligne (ou veuillez me retirer de la liste)

(Texte produit à l’aide d’un générateur de texte semi-automatisé, constitué d’un corps professoral en manque de sensations fortes.)

(…)
Bonjour, je me rallie à cette demande.
Moi aussi. Idem.
Bonjour, bien désolée de  vous surcharger avec le courriel, mais cette dernière proposition me semble très pertinente.
Bonjour tout le monde,
 c’est super sympa de m’inclure dans vos échanges, mais j’ai un grand avantage sur vous : je n’ai pas à me préoccuper de fonds non dépensés…… puisque je n’ai pas de fonds. 

Merci donc de continuer vos échanges sans moi (en me retirant de vos listes courriels).
Bonjour à toutes et tous, je suis dans le même cas. Donc, merci de me retirer aussi.
Merci de me retirer aussi.
Idem pour moi, Merci !
Même chose pour moi. Merci de me retirer de la liste.
Ok là ça fera les échanges….
Pourriez-vous simplement cesser de répondre à tous?
Me retirer de la liste, SVP.
Merci de me retirer de cette liste.
Idem, Cordialement.
ATTENTION, ATTENTION, vous envoyez tous des messages indésirables à la liste: PROFESSEUR.
Merci de me retirer également.
Idem.
Et moi aussi, merci.
Itou. Merci.
Idem (x 7)
IL   FAUT ENLEVER    « PROFESSEUR »   DANS     »CC ». Merci.
Bonjour tout le monde, pourriez-vous me retirer aussi de la liste d’envoi. Merci et meilleures salutations.
SVP ARRÊTEZ DE RÉPONDRE À CE COURRIEL, VOUS REMPLISSEZ LES BOÎTES DE COURRIEL DE TOUS LES PROFESSEURS.
ARRÊTEZ DE RÉPONDRE, QUE CE SOIT POUR VOUS RETIRER DE LA CONVERSATION OU POUR Y PARTICIPER. SI VOUS AVEZ DES SUGGESTIONS CONCERNANT LE CAS DES SUBVENTIONS, ÉCRIVEZ DIRECTEMENT À (…).
Merci de me retirer si possible…
Chers collègues, nous recevons depuis 2 jours l’ensemble des courriels de tout le monde. SVP cessez de répondre à tous.
Merci de me retirer de la liste. (x 3)
Merci de retirer mon nom aussi.
Et moi itou, merci.
Avec tout mon respect je dois dire que j’en ai marre de faire partie de recevoir tous ces courriels!!!
ARRÊTER DE RÉPONDRE À TOUS que vous voulez être retiré de la liste!!! Nous sommes tous «victimes» de cette liste, je ne peux vous retirer.
Je commence à vous trouvez plutôt distrayants. Compliqué le courriel, non?
Me retirer de la liste SVP
C’est ce que j’ai demandé hier. Merci.
Pourriez-vous m’ajouter en double sur votre liste afin que je puisse recevoir en double tous vos appels inutiles de vous retirer de la liste?
C’est fait ! Tout le monde est maintenant inscrit en double !
Pourriez-vous s’il vous plait me garder sur votre liste ?  :)
Il est assez génial (et édifiant) de voir tant de grands savants ne pas savoir  manipuler des courriels… la différence entre « répondre » et « répondre À TOUS » ne relevant pourtant pas de la cryptologie quantique avancée… Vaut mieux en rire…
À méditer la prochaine fois que nous serons irrités par le courriel intempestif d’un étudiant…. Ouf ! un peu d’humilité….
J’aimerais être retirée de la liste. Merci.
Etc.

(des heures de plaisir… et ça continue…)

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Montréal, des fois…

 

 

Imaginez un homme qui sort du métro sur Sainte-Catherine au coin de Berri en plein après-midi. Il fait soleil. Les policiers patrouillent distraitement les environs, leur main droite appuyée nonchalamment sur la crosse de leur revolver. Les badauds marchent vers la portion piétonnière de la rue, ornée de boules roses enfilées sur des cordes tendues de chaque côté de la voie, les touristes boivent de la bière aux terrasses, des tamtams se font entendre au loin. L’homme choisit de monter Berri, afin de rejoindre Maisonneuve et de tourner à gauche vers la rue Saint-Denis. Une fois passée l’assortiment usuel de dealers de dope, de prostitués pubères, de squeegees et d’éclopés de la vie du parc Émilie-Gamelin, où deux parties d’échecs sur les échiquiers géants sont en cours, il ralentit devant l’abribus où un clochard, aidé de son voisin, a laissé tombé son pantalon souillé à ses chevilles afin de se laver les fesses, arquant le dos de sorte que son sexe rabougri est bien en vue, malgré la pénombre laissée par son ample chemise. Une fois la scène croquée, l’homme reprend son chemin et, après avoir traversé Maisonneuve vers le nord, il s’arrête sur la figure énigmatique d’une asiatique, maigre comme un cure-dent, haut perchée sur ses talons aiguilles, vêtue d’un jean moulant et d’un bustier de cuir noir qui ne cache plus rien, mais vraiment plus rien de ses atours. Elle traverse à répétition et au pas de course la rue Berri, dans un pantomime complexe, où elle fait semblant de prendre des notes dans un calepin tout en apostrophant les passants et automobilistes, qui s’empressent de remonter leur fenêtre. L’homme la suit quelques instants, juste assez pour traverser à son tour la rue Berri, en évitant de justesse l’asiatique qui ne remarque rien de ce qui se trame autour d’elle; puis, attiré par un bruit circonspect, il se retourne pour capter une scène, digne de Fellini, d’un homme grand comme un joueur de basketball, torse nu, des tatouages aux bras, pédaler sur un vélo de fortune dont le pneu arrière est crevé et qui avance dans un bruit de ferraille rouillée, à la Jean Tingely. L’homme laisse filer la scène jusqu’à ce que le cycliste et son vélo disparaissent happés par les passants de la rue Saint-Denis. Il monte un escalier, pénètre dans un bâtiment, longe un couloir et s’engouffre dans l’ascenseur aux murs mauves et gris où, pendant de longs instants, il reste immobile, les yeux fermés.

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Photo d’auteur…

En vidant des boites, j’ai retrouvé cette photo, prise à l’occasion de la sortie de Gazole en 2001. Avec le photographe, on s’est mis à rigoler…Il ne manque que la guitare.

 

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La déchéance des superhéros

La déchéance

 

Elle est trop facile, je sais, elle a été faite mille fois, je sais, c’est de l’ironie à deux sous, je sais aussi, mais, bon j’ai pas pu m’empêcher de la prendre. Devant Superman et les autres superhéros qui semblent le regarder, cet homme sans domicile fixe.

La rue: Saint-Germain-des-Prés. Le mois: février. La température: fraiche pour le mois.

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Perec et les gauchers contrariés

Addendum à la suite de textes sur ce défaut de fabrication que représente la contrariété gauchère. C’est un extrait de  W ou le souvenir d’enfance de Georges Perec (Paris, Denoël, 1975, p. 184-185). Je remercie le saule braillard pour cette référence fort appréciée.

« C’est peut-être cet hiver-là que j’aurai fait, pour la première et la dernière fois de ma vie, une descente en bobsleigh, le long de la grande route en pente que va des Frimas au centre de Villard. Nous n’arrivâmes pas au bout: à peu près à mi-course, à la hauteur de la ferme des Gardes, alors que l’équipe tout entière (nous devions être sept ou huit sur le bob: il était bosselé et plutôt rouillé, mais quand même impressionnant par sa taille) se penchait à droite pour prendre son virage, je me penchai à gauche et nous nous retrouvâmes au fond du ravin qui borde à cet endroit la route, après une chute de quelques mètres, heureusement amortie par l’épaisseur de la neige. Je ne sais pas si j’ai réellement vécu cet accident ou si, comme on l’a déjà vu à d’autres occasions, je l’ai inventé ou emprunté, mais en tout cas, il est resté comme un de mes exemples favoris de ma « gaucherie contrariée » : j’aurais été, en effet, gaucher de naissance; à l’école on m’aurait imposé d’écrire de la main droite; cela se serait traduit, non par un bégaiement (chose paraît-il fréquente), mais par une légère inclinaison de la tête vers la gauche (sensible jusqu’à il y a encore quelques années) et surtout par une incapacité à peu près chronique et toujours aussi vive à distinguer, non seulement la droite de la gauche (cela m’a valu d’échouer à mon permis de conduire: l’examinateur m’a demandé de tourner à droite et j’ai failli m’emboutir sur un camion à gauche; cela contribue aussi à faire de moi un très médiocre rameur: je ne sais pas de quel côté il faut ramer pour faire tourner la barque), mais aussi l’accent grave de l’accent aigu, le concave du convexe, le signe plus grand que (>) du signe plus petit que (<) et d’une manière plus générale tous les énoncés impliquant à plus ou moins juste titre une latéralité et/ou une dichotomie (hyperbole/parabole, numérateur/dénominateur, afférent/efférent, dividende/diviseur, causal/rostral, métaphore/métonymie, paradigme/syntagme, schizophrénie/paranoïa, Capulet/Montaigu, Whig/Tory, Guelfes/Gibelins, etc.); cela explique aussi le goût que j’ai pour les procédés mnémotechniques, qu’ils servent à différencier le bâbord du tribord en pensant au mot batterie, la cour et le jardin en pensant à Jésus-Christ, le concave ou le convexe en imaginant une cave, ou, plus généralement, à se souvenir de pi (que j’aime à faire apprendre un nombre utile aux sages…), des empereurs romains, (Césautica, Claunégalo, Vivestido, Nertrahadan, Marco) ou d’une simple règle d’orthographe (l’accent circonflexe de cime tombe dans l’abîme). »

 

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Vous êtes libre…

Toronto, vu de l'hôtel Chelsea

 

Dans ma chambre d’hôtel de downtown Toronto, où je suis descendu pour voir ma fille et lui annoncer une nouvelle qu’elle ne voulait pas apprendre, nouvelle qui l’a immobilisée en pleine respiration, comme si on était au cinéma et que le temps s’arrêtait dans un freeze-frame lourd de conséquences, nouvelle qui a fait vaciller notre relation perturbée depuis quelques années déjà, faite de silences, de réunions ratées, d’une incompréhension fondamentale – mais il ne peut en être autrement, c’est dans la nature des relations parentales de générer méprises et attentes irrésolues –, dans cette chambre qui ne m’offre ce matin qu’un paysage de buildings et d’affiches publicitaires, je lis le livre  Iotékha’ de Robert Lalonde (Boréal, 2004), et trouve cette phrase d’Henry Miller, « Fuyez le monde et vous êtes perdu. Perdez-vous en lui et vous êtes libre. »
Libre de quoi au juste?
Une vérité me rattrape : ce n’est jamais au père de chercher à se libérer, c’est à l’enfant de le faire.

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L’instabilité des nombres à l’approche de la fin

   Si une pensée, la plus petite unité de l’imaginaire, pèse 7 ginaries, combien de pensées sont requises pour projeter un monde et en assurer la survie?
Aarvi Hradani, Traité de physique des particules imaginaires

 

 

Quand une porte se ferme bruyamment  et que les voisins de palier se taisent, quand les chats redressent l’oreille et que le temps s’immobilise, comme si plus rien ne reliait les secondes entre elles, le tic et le tac irrémédiablement disjoints, c’est que les choses vont mal.
Dans la ville de Faram, capitale de l’île des Pas perdus, les clients du Café de la craie ont déposé leur pinte de bière pour regarder l’horizon. L’île n’est plus un havre de paix, mais un monde instable. Le Grand Dérèglement vient d’entrer en phase aiguë.
Théo Adde en a maintenant la certitude. Et il se sent impuissant. La destruction de l’île s’accélère. Projeté sur le lit, son sac à dos s’est ouvert et ses feuilles de notes se sont dispersées en éventail. Sur ces pages quadrillées, un observateur attentif parviendrait à reconnaître des rangées de chiffres et d’additions. Ce sont des séries. Des séries exponentielles.
Théo n’a pas besoin de regarder tous ces chiffres pour en comprendre le sens.  Depuis son enfance, il habite dans un univers de nombres. Certains enfants sont capables d’apprendre des langues sans le moindre effort, d’autres peuvent démonter des horloges et des cadrans sans se soucier de la complexité des rouages mis à nus, d’autres encore excellent à tous les sports. Théo, lui, a la bosse des maths. Mais c’est plus qu’une bosse, c’est une montagne entière.
Théo est atteint de synopsie, une aptitude qui permet de percevoir un son, une syllabe ou même un nombre comme étant d’une couleur déterminée. Il voit les nombres dans une incroyable variété de coloris; il les perçoit comme des êtres complets avec un corps, un poids et une pigmentation.
Cette disposition fait en sorte qu’il peut calculer mentalement des sommes prodigieuses. Simplement en y pensant. En fait, il ne calcule pas, il a des images dans la tête qui correspondent à des nombres. Et ces images se mettent à vivre de leur propre chef. Le carré de 937, par exemple. Pour lui, c’est une figure nerveuse toute en angles, faite de bandes vertes striées de jaune et de rouge. 877 969. Quand il pense à une séquence de nombres, sa tête se remplit de couleurs et de formes qui dessinent un paysage mental imaginaire. Un paysage vivant.
Écrasé sur sa chaise, Théo se perd dans la contemplation des paysages hallucinés que ses feuilles de notes dessinent. Les couleurs sont confuses, les lignes, brisées à répétition, et les formes ont perdu toute précision. Le spectacle lui donne la nausée. D’après ses projections, l’île vient d’atteindre le cinquième degré de l’échelle de Hradani des perturbations imaginaires.
Au quatrième degré, il le sait, les dégâts commencent à être considérables. Des murs entiers s’affaissent, le pavé cède par endroit, des crevasses entaillent les chemins. Des fils électriques se brisent, des incendies apparaissent. Le rétrécissement du monde commence à devenir irrévocable. Les pensées se font de plus en plus radicales, et l’intransigeance étend son emprise sur le pays.
L’échelle de Hradani est logarithmique,  et le cinquième degré que vient d’atteindre l’île est encore plus destructeur. Les tours s’effondrent, des crevasses déchirent les rues et les fondations. La population est durement touchée : les pertes de rationalité ne se comptent plus. Des quartiers complets sont rasés, écrasés par le poids du réel. Le temps se disloque et on voit apparaître des zones d’atemporalité qui menacent de tout détruire. Les nombres commencent à se transformer en pierre.

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