La panne

Rien de bien grave assurément, mais une panne tout de même; c’est ainsi que cela commença. Le grand dieu Google, au volant de sa Google Car, roulait sur une grande route nationale et n’était plus guère qu’à une heure de chez lui (il habitait une ville assez importante) quand sa mécanique s’immobilisa. La voiture rutilante ne marchait plus, et voilà tout. Sa course était venue mourir au pied d’un petit coteau que gravissait la route, avec des cumulus vers le nord et le soleil encore haut dans le ciel de l’après-midi. Le grand dieu Google, quarante cinq milliards de profits et pas encore de ventre, l’allure sympathique et de bonnes manières, bien qu’un petit rien d’application permît de deviner au-dessous un quelque chose de plus fruste, de plus commis voyageur; ce contemporain avait ses affaires dans l’industrie informatique.
D’abord, il fuma une cigarette; puis s’occupa d’un dépanneur. Le garagiste qui vint finalement prendre la Google Car en remorque affirmait que la réparation ne pourrait pas être faite avant le lendemain, dans la matinée : une panne dans le réseau d’alimentation. Soit! Impossible de savoir si c’était vrai; déraisonnable même d’essayer seulement de le découvrir : nous sommes entre les mains du garagiste comme autrefois on tombait au pouvoir du chevalier de fortune qui exigeait rançon; ou plutôt, nous dépendons de lui comme on a pu dépendre des dieux lares et des démons familiers. Avec une demi-heure de marche jusqu’à la gare la plus proche et un voyage quelque peu compliqué, quoique bref, s’il voulait retrouver sa maitresse et ses quatre chats – quatre Abyssins– Google renonça par nonchalance et décida de passer la nuit sur place. On approchait des six heures du soir; il faisait beau et chaud. Le jour le plus long de l’année n’était pas loin. Le village à l’entrée duquel s’ouvrait le garage, avait un air sympathique avec sa butte et son église, le presbytère et le vieux, le très vieux chêne cerclé de fer et solidement tenu, tout cela bien propre, bien net, jusqu’aux fumiers devant les portes paysannes qui étaient soigneusement dressées à l’équerre, et les dernières maisons qui allaient pittoresquement se perdre ou se nicher à la lisière des bois, sur le coteau. On y trouvait en outre une petite fabrique, quelques salles de café qu’on appelle des pintes, et une ou deux bonnes auberges : l’une, surtout, dont il souvenait à Google d’avoir entendu dire le plus grand bien. Malheureusement, ils n’avaient plus une seule chambre de libre, plus un seul lit : tout avait été retenu pour un congrès local de petits éleveurs; mais le grand dieu pourrait peut-être trouver à se loger dans cette villa, là-bas, où l’on acceptait de temps à autre de recevoir des hôtes. Qu’il aille seulement demander.
Google se sentait hésitant. Il lui était toujours possible de rentrer chez sa maitresse par le train; mais d’autre part, la perspective d’une petite aventure n’était pas faite pour lui déplaire, et il savait par expérience qu’on peut trouver parfois des filles à son goût dans ces bourgades écartées. Bref, il dirigea ses pas vers la maison qu’on lui avait indiquée. Il entendit sonner la cloche de l’église, croisa un troupeau de vaches trottinantes qui lui adressèrent leurs meuglements. La villa, avec son unique étage, était entourée d’un vaste jardin dont les bosquets verdoyants, hêtres et pins, cachaient à demi le toit plat, la façade d’une blancheur éblouissante et les volets verts. Plus près de la route, c’étaient des fleurs, des buissons de roses surtout, parmi lesquels s’activait un vieil homme revêtu d’un long tablier de cuir. Peut-être le maître des céans? Google s’avance, présente sa requête.
« Votre profession », voulut savoir le vieillard en s’approchant de la claire-voie. Il fumait un Brissago et sa tête arrivait à peine à la hauteur du double portillon du jardin.
« Je suis dans le numérique : la cartographie. »
Le vieil homme, regardant par-dessus ses petites lunettes non cerclées, comme ont coutume de le faire les presbytes, prolongea son examen attentif du grand dieu Google, lui disant :
« Mais bien sûr, vous pouvez bien dormir ici. »
Google s’inquiéta du prix; mais le vieil homme protesta qu’il n’était pas dans ses habitudes de se faire payer pour cela : il vivait seul, expliqua-t-il, ayant son fils aux États-Unis, et comme il avait une gouvernante pour s’occuper de tout, Mlle Simone, c’était pour lui un plaisir de recevoir de temps à autre un invité.
Le voyageur remercia, touché par cette franche et cordiale hospitalité, en ajoutant que les bons vieux usages n’étaient décidément pas morts à la campagne. Sur ces mots, le portail du jardin fut ouvert et le grand dieu Google s’avança, jetant un coup d’œil sur les lieux. Pelouses, allées de gravier; beaucoup d’ombre entrecoupée, ici et là, de zones ensoleillées. Le vieux monsieur expliqua qu’il attendait  quelques invités ce soir (il s’était remis à tailler ses rosiers à gestes menus); c’étaient des amis, oui, des retraités comme lui qui habitaient l’immédiat voisinage : le village même ou les propriétés là-bas, à flanc de coteau. Vieux et solitaires comme lui, ils aimaient la nouveauté, l’imprévu, la fraicheur de la vie; et il était bien sûr de leur faire plaisir en invitant un grand dieu au diner et à la soirée qu’ils passeraient ensemble.
Google se trouva pris de court. En réalité, il avait compté diner au village, alléché qu’il était par la renommée de l’auberge fameuse. Mais comment refuser cette invitation, alors même qu’il venait d’accepter l’hospitalité généreuse pour la nuit? Cela ne pouvait pas se faire! C’eût été d’une incorrection et d’une muflerie qui eût par trop senti la morgue inexcusable d’un dieu narcissique. Et Google prit le parti d’accepter en se déclarant ravi.
Quand en soirée, il descendit enfin, les autres étaient installés sur la véranda ouverte, toute éclairée encore par les dernier rayons de soleil, tandis que la gouvernante, une femme plantureuse, dressait la table à côté, dans la salle à manger. Mais en voyant la compagnie qui l’attendait, il eut comme un sursaut intérieur et marqua un temps d’hésitation.
« Campari? offrit le maître de maison.
– Avec plaisir, merci! fit Google en prenant place dans un fauteuil, sous le regard intéressé du grand vieillard maigre qui le scrutait à travers son monocle.
- Monsieur Google va sans doute participer à notre petit jeu?
- Mais bien volontiers.  Les jteux m’amusent toujours. »
Les vieux messieurs sourirent avec de petits mouvements de tête.
« C’est que notre jeu est peut-être un peu singulier, intervint le maitre du logis avec une telle circonspection, qu’il semblait hésiter à s’expliquer. Nous passons notre soirée – comment dire? – à jouer, oui c’est cela, à professer par jeu nos fonctions d’autrefois. »
Nouveau sourire des vieux messieurs, comme pour s’excuser avec politesse et discrétion.
Google n’y comprenait rien. Que fallait-il entendre par là?
« Eh bien, voilà! Précisa le maitre de céans. J’étais moi-même juge, autrefois; M. Zorn était procureur, et M. Kummer, avocat. Notre jeu fait donc entrer le tribunal en session. »
« Ah! bon, c’était donc cela », se dit Google. Il trouvait que l’idée, somme toute, n’était pas si mauvaise. Peut-être même que ce ne serait pas une soirée perdue, en fin de compte!
Le vieux maître de maison enveloppa son invité d’un regard quelque peu solennel. Puis il se mit à lui expliquer de sa voix menue, qu’en général, ils reprenaient les affaires célèbres de l’Histoire : le procès de Socrate, celui de Jésus, le procès de Jeanne d’Arc, celui de Dreyfus, et plus près de nous l’affaire de l’incendie de la Chaire de recherche en littérature transgénique. Ils avaient même, une fois, reconnu Frédéric le Grand comme irresponsable.
« Mais vous jouez donc tous les soirs? » s’étonna le dieu.
Le juge acquiesça d’un petit signe de tête et l’assura bien vite que le plus intéressant, naturellement, c’était de jouer sur des cas inédits et des sujets vivants; les situations auxquelles on pouvait aboutir présentaient parfois un relief passionnant. Pas plus tard qu’avant hier, par exemple, un parlementaire qui avait manqué le dernier train après une réunion électorale au village, avait été condamné à quatorze ans de travaux forcés pour ses exactions et corruptions.
« Le tribunal est impitoyable! constata Google avec amusement.
- Question d’honneur! » répliquèrent les vieillards en rayonnant.
Oui, mais quel rôle pourrait-il bien jouer?
Nouveaux sourires, presque des rires cette fois. Et le maître de maison s’empressa : ils avaient déjà le juge, le procureur et l’avocat de la défense, rôles qui exigeaient au surplus une réelle compétence en la matière, une parfaite connaissance des règles du jeu; mais le rôle d’accusé restait à pourvoir. Le grand dieu Google, toutefois – il tenait à y revenir avec insistance – n’était en aucune manière obligé de prendre part au jeu!
Diverti et rasséréné au projet des vieux messieurs, leur invité se dit qu’au lieu de la soirée assommante et compassée à laquelle il s’était attendu, ce serait finalement peut-être une soirée très amusante. Les discussions intellectuelles et les spéculations de l’esprit n’attiraient guère ce grand dieu, adroit certes et capable de ruse dans le domaine des affaires, mais peu enclin par nature aux efforts de la réflexion. Ses goûts le portaient plutôt aux plaisirs de la table et à la grosse plaisanterie. Aussi déclara-t-il qu’il entrait volontiers dans le jeu et qu’il se faisait un honneur d’accepter le poste vacant d’accusé.
Et c’est ainsi, après une très longue soirée animée et dument arrosée, que le grand dieu Google fut reconnu coupable de tous les maux de l’humanité. On le retrouva au matin pendu à une poutre de sa chambre. L’absolu de la chose était si évident que le monde entier en eut le souffle coupé et dut reprendre péniblement sa respiration avant de pouvoir s’exclamer : on pourra enfin passer à autre chose!

 

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Hochelaga imaginaire

Depuis l’automne 2014, je participe à un projet collectif  tout à fait amusant: Hochelaga imaginaire: explorations géopoétiques dans Hochelaga-Maisonneuve et autour.

Nous déambulons dans ce quartier de Montréal, prenons des notes de terrain, des photos et tentons de rendre compte de notre expérience de ce quartier.

Les résultats sont diffusés sur notre site: Hochelaga imaginaire. 

Des heures de plaisir.

(Merci à Benoit pour l’affiche)

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D’une étonnante dextérité dans l’art de l’enquête

Michael C. Hall, alias Dexter Morgan, dans The Angel of Death (2012)

Quelle est la particularité de ces enquêteurs qui envahissent l’écran de télévision aux heures de grande écoute? Ils multiplient les raisonnements à l’emporte-pièce, armés de dispositifs techniques ultrasophistiqués qui leur servent d’arguments d’autorité. Je me propose dans ce bref article d’examiner les fondements sémiotiques des raisonnements de ces enquêteurs. En me servant d’un cas d’espèce, en l’occurrence le travail de Dexter Morgan, dans la série américaine Dexter, j’examinerai les stratégies mises de l’avant dans ces enquêtes policières à caractère scientifique. Elles sont fondées sur ce que C. S. Peirce a nommé l’abduction. Comme l’avaient bien compris Edgar Allan Poe et Conan Doyle, en créant Auguste Dupin et Sherlock Holmes, l’abduction en acte permet le spectacle d’un esprit qui, lorsqu’en pleine possession de ses moyens, est capable d’inférer rapidement et efficacement les bonnes hypothèses, celles permettant d’attraper le coupable. Ces raisonnements sont évidemment truqués; mais, comme pour tout tour de magie, l’art de feindre a non seulement ses vertus esthétiques, mais surtout ses propres leçons à donner sur les modalités de perception et d’interprétation du monde.

Voici le résumé d’un article présenté en 2013, complété en 2014, mais publié en 2010. Cherchez l’erreur!

À lire sur academia.edu.

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Robinets et chaînes de Markov

Entre deux sorties, le grand dieu Google s’installe dans son Lazy Boy, ouvre l’écran de télévision et rejoue en boucle un épisode de Charlie’s Angel. Les boucles blondes de Farrah Fawcett ondulant dans le vent. Le sourire Pepsodent de Farrah Fawcett, dénudant des dents d’un blancheur irréprochable. Le regard amical de Farrah Fawcett, et ses yeux d’un bleu angélique qui transpercent l’écran. Les seins à moitié découverts de Farrah Fawcett, qui laissent imaginer des nuits d’une chaude passion.

Perturbé, Google a pris dans ses mains sa poupée de collection Farrah Fawcett, maquillée et habillée par Noël Cruz. Eric Lint la lui a donnée, l’ayant  achetée à fort prix d’un collectionneur sur ebay.

Pinçant le cou de sa poupée avec son pouce et son index, afin de l’agiter dans tous les sens, Google se laisse aller à des pensées disjointes. Son esprit progresse et régresse tout en même temps, multiplie les phrases avant de les soustraire.

On ne comprend rien de ce qu’il dit. Mais, ce n’est pas important. Ce qui l’est, ce sont les soupirs entre chaque strophe. Les désirs retenus. Les larmes. Le découragement:

Accepter tout, et vous aurez des soldats disciplinés et obéissants.

Pouvait-on jamais espérer de voir sa cadette, histoire d’embêter les autres. Libre à vous, l’ami intime de son amant.

Oublie l’idée de disparaître, la laissant seule en proie aux sentiments les plus dévoués. Aidée d’un bon rire. Total, dix-neuf et demi, sire.

L’insistance des morts unis à la racine de la nature humaine est bien mesquine, malheureusement ! Vint la saison des amours chez les baleines. Formidablement fille dans un monde meilleur. Autant imposer aux gens de notre distinction, affichent, n’est-ce point encore ici la note de l’observatoire de la maison ne la gâtaient pas en lui !

Fussent-ils cent, le nombre d’objets de cette importance. Violemment, il avait plus de lutte, habile et décidé. Rassemblant les pans de sa veste et son gilet, où paraissait celui qu’ils pourraient coucher dans un pré ou pièce de blé. Soignons un peu la fenêtre ? Relevez un peu trop étendus pour que je te compromette, dis-le…

Recommencez et allez plus lentement, par la fierté, son cerveau demeurait le même. Voici deux cailloux et du linge. Hures féroces, hirsutes, vingt sangliers, hérissant leur crin, se mêlèrent à la foule. Retournant sur ses pas et voyant la lumière à l’approche des mauvais esprits, plus généralement celui de faire droit à ma chambre. Diverses expériences de fantasmagorie varièrent alors les plaisirs de l’amour libre… Voyons : je suppose qu’on pourrait fort bien qu’elle ait un fond véritable.

Indifférents à la grande salle qu’à l’aide pour vous faire payer. Terriblement égoïste, ne songeant plus qu’à une femme pour être belle, et tu travailleras seul à cette table, au fond de la toile très ordinaire. Grands dieux, l’ami créateur qui a développé le goût du jour, où mon père s’était assis là, un terrible homme. Allongé dans un fauteuil au milieu de cris étranglés, lui fit souvenir du vieux roi et de la masse du peuple entre les dorures, la belle matinée et sa conversation me distraira… Intendant, prenez vos casquettes, et nous secourir mutuellement.

Son intention était de parler encore, car le temps était pur, quoique chaud, je la rendrai si obscure, si grande qu’il pût atteindre la porte de devant. Despote, mais sans laquelle je ne quittai pas des yeux. Lorsque cette chambre était la seule qu’elle se permettait, furent la seule réponse de moi ? Marquons plutôt les conséquences de la dialectique universelle.

Vision d’horreur, leurs visages étaient d’une innocence parfaite. Chaîne semble d’ardoise précambrienne, avec signes évidents de beaucoup d’or fin, tel est le cadre impressionnant par son ancienneté, elle est de moins en moins souvent… Lecteur pitoyable, partagez mon effroi ?

Montant des profondeurs du ciel ! Finis, et à leur guise, et de quelque manière que ce fût là le vrai motif, de croire à de tels chiffres.

Condensons en quelques mots, il lui fallait présider : on discutait du menu.

 

(texte produit à l’aide du Générateur de texte aléatoire)

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Tentative d’épuisement d’un lieu parisien

À Georges et à Philippe, maître du désordre

En octobre 2014, le dieu Google s’est installé pendant trois jours consécutifs place Saint-Sulpice à Paris. À différents moments de la journée, il a pris des photos de ce qu’il voyait: les événements ordinaires de la rue, les gens, véhicules, animaux, nuages et le passage du temps. Les faits insignifiants de la vie quotidienne. Rien, ou presque rien.  Mais un regard, une perception divine, unique, vibrante impressionniste, variable. Les innombrables variations imperceptibles du temps, de la lumière, du décor, du vivant. Autobus, chiens, passants, touristes. Après, il est remonté dans son Google Street Car et il est reparti. Vers la place des Vosges. Ou vers Clichy. On ne sait plus.

La date 19 octobre 2014 (un dimanche, 40 ans plus tard)
L’heure 10 h. 45
Le lieu : Tabac Saint-Sulpice
Le temps : Pluie fine, genre bruine
Passage d’un balayeur de caniveaux
Par rapport à la veille, qu’y a-t-il de changé?  Au premier abord, c’est vraiment pareil.  Peut-être le ciel est-il plus nuageux? Ce serait vraiment du parti pris de dire qu’il y a, par exemple, moins de gens ou moins de voitures. On ne voit pas d’oiseau. Il y a un chien sur le terre-plein. Au-dessus de l’ Hôtel Récamier (loin derrière ?) se détache dans le ciel une grue (elle y était hier, mais je ne me souviens plus l’avoir noté). Je ne saurais dire si les gens que l’on voit sont les mêmes qu’hier, si les voitures sont les mêmes qu’hier? Par contre, si les oiseaux (pigeons) venaient (et pourquoi ne viendraient-ils pas) je serais sûr que ce seraient les mêmes.
Beaucoup de choses n’ont pas changé, n’ont apparemment pas bougé (les lettres, les symboles, la fontaine , le terre-plein, les bancs, l’église, etc.) ; moi-même je me suis assis à la même table.

Des autobus passent.  Je m’en désintéresse complètement.
Le Café de la Mairie est fermé.  Le kiosque à journaux aussi (il n’ouvrira que lundi).
(il me semble avoir vu passer Éric, se dirigeant vers le parking).
Passe une ambulance pimponnante, puis une dépanneuse remorquant une D.S. bleue.
Plusieurs femmes traînent des cabas à roulettes.
Arrivent les pigeons; ils me semblent moins nombreux qu’hier.
Afflux de foules humaines ou voiturières. Accalmies. Alternances.
Deux « Coches Parisiens » sortes de cars à plates-formes passent avec leurs cargaisons de Japonais photophages.
Un car Cityrama (des Allemands? des Japonais?) .
La pluie s’est arrêtée très vite ; il y a même eu pendant quelques secondes un vague rayon de soleil.
Il est 11 heures et quart.
A la recherche d’une différence.
Le Café de la Mairie est fermé (je ne le vois pas; je le sais parce que je l’ai vu en descendant de l’ autobus).
Je bois un Vittel alors que hier je buvais un café (en quoi cela transforme-t-il la Place?)
Le plat du jour de la Fontaine St-Sulpice a-t-il changé (hier c’était du cabillaud)? Sans doute, mais je suis trop loin pour déchiffrer ce qu’il y a écrit sur l’ardoise où on l’annonce.
Deux cars de touristes, le second s’appelle «Walz Reisen»: les touristes d’aujourd’hui peuvent-ils être les mêmes que les touristes d’hier (un homme qui fait le tour de Paris en car un vendredi a-t-il envie de le refaire le samedi ?)
Hier il y avait sur le trottoir, juste devant ma table, un ticket de métro; aujourd’hui il y a, pas tout à fait au même endroit, une enveloppe de bonbon (cellophane) et un bout de papier difficilement identifiable (à peu près grand comme un emballage de « Parisiennes » mais d’un bleu beaucoup plus clair).

Passe une petite fille avec un long bonnet rouge à pompon (je l’ai déjà vue hier, mais hier elles étaient deux) ; sa mère a une jupe longue faite de bandes de tissus cousues ensemble (pas vraiment du patchwork ).
Un pigeon se perche au sommet d’un lampadaire des gens entrent dans l’église (est-ce pour la visiter? Est-ce l’heure de la messe?).
Un promeneur qui ressemble assez vaguement à Éric Lint repasse devant le café et semble s’étonner de me voir encore attablé devant un Vittel et des feuillets.
Un car : « Percival Tours ».
D’autres gens entrent dans l’église.
Les cars de touristes n’adoptent pas tous la même stratégie : tous viennent du Luxembourg par la rue Bonaparte ; certains continuent dans la rue Bonaparte ; d’autres tournent dans la rue du Vieux-Colombier : cette différence ne correspond pas toujours à la nationalité des touristes.
Car Wehner Reisen.
Car de flics.

Il est temps que je retourne dans ma voiture.

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Être un dieu, devenir un insecte

Google n’a pas la conscience tranquille. Attablé avec Éric Lint, au pub l’Île noire, ils ont déjà bu quelques Black and Tan et s’attaquent maintenant aux scotchs de la place. Un dram n’attend pas l’autre. Des Laphroaig, des Lagavulin, des Talisker, des Glenmorangie. Toutes les distilleries ont été répertoriées, cartographiées, photographiées, traitées, décrites, évaluées. Rien n’a été laissé au hasard. Google devrait être satisfait, la planète entière est enfin à sa portée. Mais quelque chose le tracasse. Tout ce savoir, peut-être, au bout des doigts. Il avale une dernière gorgée de son Isle of Jura.

« Je veux maintenant te raconter, mon cher Éric, que tu le désires ou non, pourquoi je n’ai même pas réussi à devenir un insecte. Je te le déclare solennellement: maintes fois déjà j’ai essayé de devenir un insecte; mais je n’en ai pas été digne.

Une conscience trop clairvoyante, je t’assure, c’est une maladie très réelle. Une conscience ordinaire me suffirait plus qu’amplement dans ma vie quotidienne, une conscience ordinaire, c’est-à-dire une portion de conscience, comme celle qui t’a été octroyée à toi, homme du XXIe siècle qui, pour ton malheur, habite le continent américain, le plus banal, le plus insignifiant des continents qui soit sur Terre (car il y a des continents insignifiants, et d’autres qui ne le sont pas). J’aurais, par exemple, amplement assez de cette portion de conscience que tu possèdes, toi, homme sincère, spontané, théoricien.

Tu t’imagines, je te parie, que je te dis tout cela par pose, pour me moquer des théoriciens, pour faire des embarras à la manière de cet historien des sciences dont je parlais tantôt, mais ce serait une pose de bien mauvais goût. Qui songerait donc, mon pauvre Éric, à se glorifier de ses maladies et à en prendre prétexte pour faire des embarras?

Mais que dis-je donc! Tout le monde agit ainsi. C’est précisément de ses maladies que l’on tire gloire, et moi, probablement, encore plus que les autres. Ne discutons pas! Mon objection est stupide.

Et pourtant, j’en suis fermement convaincu, la conscience, toute conscience est une maladie. Encore plus l’omniscience… Je le maintiens. Mais laissons cela pour le moment. Réponds-moi : comment se fait-il toujours qu’à l’instant même – oui, comme si c’était un fait exprès – précisément à l’instant où je suis le mieux capable d’apprécier toutes les nuances du beau, du sublime, comme on peut l’admirer sur Terre, il m’arrive non seulement de penser, mais de faire des choses si incongrues, que… des actions, pour être bref, que tous accomplissent peut-être bien, mais que je commets précisément lorsque je me rends parfaitement compte qu’il faut s’en abstenir. Tu comprends? Non?

Plus est claire ma conscience du monde et de toutes les choses belles et sublimes, plus profondément je m’enfonce dans ma boue, plus je me sens capable de m’y enliser définitivement. Mais ce qui est particulièrement remarquable, c’est que ce désaccord ne paraît pas une chose fortuite, dépendante des circonstances, mais semble aller de soi et se produire tout naturellement. On dirait que c’est mon état normal et nullement une maladie ou un vice; si bien que, finalement, je perds toute envie de lutter. Pour en finir donc, j’admets presque (peut-être bien même que je l’admets) que tel est en effet l’état normal de mon esprit. Mais, depuis le début, que de souffrances j’endure dans cette lutte. Je ne crois pas que les hommes puissent être dans le même cas, et toute ma vie durant je cacherai cette particularité comme un secret. J’en ai honte (il se peut que j’en aie honte encore demain). Cela va si loin qu’il m’arrive de gouter une sorte de plaisir secret, vil, anormal, en rentrant chez moi, dans ma tour, par une de ces nuits malpropres et laides, et en me répétant que j’ai encore commis une vilénie ce jour-là et qu’il est impossible de revenir là-dessus. Et je me ronge alors intérieurement. Je me ronge, je me déchire à belles dents, je bois longuement mon amertume, je m’en rassasie tant qu’enfin je ressens une sorte de faiblesse honteuse, maudite, où je goute une volupté très réelle. Oui, une volupté! Tu comprends? Tu m’écoutes Éric? Une volupté! J’insiste là-dessus. J’ai commencé à te parler de cela, précisément parce que je veux savoir au juste si des hommes comme toi connaissez de telles voluptés.

Je vais t’expliquer : la volupté, dans mon cas, provient de ce que je me rends trop bien compte de ma supériorité; elle tient à la sensation d’avoir atteint une dernière limite. Ma situation est superbe et abominable, mais elle ne peut être autre; jamais je ne pourrai changer, car si même j’avais le temps et l’énergie nécessaires, je ne voudrais pas devenir un simple homme; et, d’ailleurs, si même je voulais changer, j’en serais incapable : en effet, changer en quoi? – Il n’y a peut-être rien d’autre.

Mais l’essentiel – ceci est la fin des fins – c’est que tout cela s’accomplit conformément aux lois fondamentales et normales de l’omniscience et de la conscience raffinée et en découle directement, si bien qu’il est tout à fait impossible non seulement de changer, mais, en général, de réagir de façon quelconque. Ma conscience raffinée me dit, par exemple : oui, tu as raison, tu es une canaille; mais le fait que je puis constater ma propre canaillerie ne me console nullement d’être une canaille. Mais cela suffit!… Que de paroles, mon Dieu! Mais qu’ai-je expliqué? D’où provient cette volupté?  Je tiens à m’expliquer pourtant. J’irai jusqu’au bout. C’est pour cela que je bois…

Ainsi, par exemple, j’ai un amour-propre terrible; je suis aussi méfiant et susceptible qu’un bossu, qu’un nain. Mais, vraiment, il y a des minutes dans mon existence où, si l’on me donnait une gifle, j’en serais fort heureux, peut-être. Je parle sérieusement : j’aurais pu certainement trouver là quelque plaisir, le plaisir du désespoir, évidemment; c’est le désespoir qui recèle les voluptés les plus ardentes, surtout lorsque la situation apparaît réellement sans issue. Or là, dans le cas de la gifle, quel écrasement que cette sensation d’avoir été pétri ainsi!

Mais le principal, c’est qu’il se trouve toujours que c’est moi le coupable, de quelque côté qu’on examine les choses, et qui plus est, coupable sans l’être en somme, autrement dit : conformément aux lois de l’omniscience. Je suis coupable, tout d’abord parce que je suis plus intelligent que tous ceux qui m’entourent (je me suis toujours trouvé plus intelligent que ceux qui m’entouraient, et il m’arrive même – imagine-toi! – de me sentir confus de ma supériorité, si bien que depuis ma création je regarde les gens de biais, pour ainsi dire, et ne peux jamais les dévisager bien en face). »

Éric Lint n’écoute plus, dégouté. Il se cure les dents distraitement, puis remarque une fourmi derrière le bol de bretzels. Il cale son scotch, déplace le bol et, avant que la fourmi ait eu le temps de s’enfuir, retourne son verre et l’emprisonne. La fourmi s’agite dans tous les sens, puis s’immobilise. Elle regarde Google, le dieu-insecte, et semble attendre ses ordres.

Une mouche passe.

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Il va pleuvoir ce soir

 

Eric Lint, expert en littérature transgénique, et Google, dieu omnipotent, omniprésent et omniscient (ou peu s’en faut) d’Internet, sont dans une voiture du programme Google Street View avec ses caméras sur le toit. Eric est au volant et regarde distraitement par le pare-brise. Google scrute le ciel, examine le vol des oiseaux et le pas des badauds, puis déclare:

-        Il va pleuvoir ce soir.

-       Il pleut maintenant, dit Éric.

-       Le site de Météomédia dit que ce sera ce soir.

-       Éric conduit Google au bureau local de la compagnie sur McGill College après une absence due à une angine avec forte fièvre. Une femme, dans un imperméable jaune, arrête la circulation pour permettre à des enfants de traverser. Éric l’imagine dans un publicité pour de la soupe et la vois qui enlève son trench au moment où elle entre dans sa cuisine pimpante, où son mari, un petit homme qui n’a guère plus de six semaines à vivre, renifle une bisque de homard fumante.

-       Regarde le pare-brise, dit Éric. Est-ce qu’il pleut ou est-ce qu’il ne pleut pas?

-       Je ne fais que répéter ce qu’ils ont écrit sur Météomédia.

-       Ce n’est pas parce que quelque chose est écrit sur Internet que nous devons mettre de côté les certitudes fournies par nos sens.

-       Vos sens? Vos sens se trompent bien trop souvent. On l’a prouvé en laboratoire. N’as-tu pas entendu parler de tous ces théorèmes qui disent que rien n’est vraiment ce à quoi ça ressemble? Il n’y a ni passé, ni présent, ni futur, sauf dans votre cerveau. Les lois que vous appliquez au mouvement sont un énorme canular. Même les sons peuvent vous induire en erreur. Ce n’est pas parce que tu n’entends pas un son qu’il n’existe pas. Les chiens, par exemple, peuvent l’entendre. Et d’autres animaux. Et je suis sûr qu’il y a des sons que les chiens eux-mêmes ne peuvent pas entendre. Mais ils existent dans l’atmosphère, en tant qu’ondes. Peut-être d’ailleurs, ne s’arrêtent-ils jamais. Des sons aigus, de plus en plus aigus, qui ne viennent de nulle part.

-       Est-ce qu’il pleut, dit Éric, ou est-ce qu’il ne pleut pas?

-       Je préférerais ne pas avoir à le dire.

-       Et qu’arrive-t-il si quelqu’un te met un revolver sous le nez?

-       Qui ça? Toi?

-       Quelqu’un. Un homme en trench-coat qui porte des verres fumés. Il te met un revolver sous le nez et te dit: « Est-ce qu’il pleut ou est-ce qu’il ne pleut pas? Il vous suffit de me dire la vérité et je rengaine mon arme, je prends le premier avion qui décolle. »

-       Quelle sorte de vérité veut-il m’extirper? Veut-il la vérité de quelqu’un voyageant pratiquement à la vitesse de la lumière dans une autre galaxie? Veut-il la vérité de quelqu’un qui orbite autour d’un trou noir? Si ces gens pouvaient nous voir au télescope, nous n’aurions peut-être qu’un mètre de haut et la pluie aurait été pour hier et non pour aujourd’hui.

-       Il a appuyé le canon de son arme contre ta tempe. Il veut ta vérité.

-       Quel intérêt peut avoir ma vérité? Ma vérité particulière ne signifie rien. Imagine que ce type avec son revolver arrive d’une planète située dans un système solaire totalement différent du nôtre, que se passe-t-il alors? Ce que nous appelons pluie, il l’appelle savon. Ce que nous appelons pomme, il l’appelle pluie. Que faut-il que je lui dise à ton avis?

-       Il s’appelle Bernard Tremblay et il vient de Saint-Sauveur.

-       Il veut savoir s’il pleut maintenant, à cette minute précise?

-       Voilà. Ici et maintenant.

-       Y a-t-il quelque chose qui ressemble à maintenant?  Maintenant est aussitôt passé que dit. Comment puis-je dire qu’il pleut maintenant si ton maintenant se transforme en naguère aussitôt que je l’ai prononcé?

-       Tu viens de me dire qu’il n’y a ni passé, ni présent, ni futur.

-       Oui mais ça existe dans vos verbes. C’est d’ailleurs le seul endroit où on le trouve.

-       La pluie c’est un substantif. Pleut-il ici, dans ce lieu précis, dans une période située dans les deux minutes que tu choisiras pour répondre à ma question?

-       Si tu parles d’un lieu précis, alors que nous sommes dans un véhicule qui, de toute évidence, se déplace, alors, bien entendu, cette discussion ressemble à un cercle vicieux.

-       Je t’en prie, réponds-moi tout simplement, Google.

-       Tout ce que je peux faire pour toi, c’est faire une supposition.

-       Pleut-il ou il ne pleut pas?

-        C’est exactement ça. C’est tout ce que je voulais démontrer. Tu calcules les chances. Six d’un côté et une demi-douzaine de l’autre.

-       Mais tu vois bien qu’il pleut.

-       Et toi, tu vois le soleil traverser le ciel et pourtant? N’est-ce pas plutôt la terre qui tourne?

-       Je refuse cette analogie.

-       Es-tu sûr que c’est de la pluie? Comment sais-tu que ce n’est pas de l’acide sulfurique qui provient en ligne directe des usines de l’autre côté du fleuve? Comment sais-tu que ce ne sont pas les retombées d’une guerre en Chine? Comment puis-je savoir que ce que tu appelles pluie est réellement de la pluie? Qu’est-ce que c’est de la pluie, de toute façon?

-       C’est ce truc qui tombe du ciel et qui, d’après ce qu’on dit, mouille.

-       Je ne suis pas mouillé, le serais-tu par hasard?

-       Parfait, dit Éric Lint. Vraiment parfait.

-       Non, sérieusement, serais-tu mouillé?

-       De première, vraiment, dit Éric. La victoire de l’incertitude, du hasard et du chaos. Un moment privilégié de la science.

-       Les sarcasmes, maintenant.

-       Les sophistes et les coupeurs de cheveux en quatre passent un moment merveilleux.

-       Continue. Insultes et sarcasmes. Je m’en moque.

 

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En attendant Google…

(extrait du premier acte)

Route à la campagne, avec arbre.
Soir.
Google, assis sur une pierre, essaie d’enlever ses caméras. Il s’y acharne des deux mains, en ahanant. Il s’arrête, à bout de forces, se repose en haletant, recommence. Même jeu.
Entre Éric Lint.

GOOGLE (renonçant à nouveau) : Rien à faire.
ERIC LINT (s’approchant à petits pas raides, les jambes écartées) : Je commence à le croire. (Il s’immobilise.) J’ai longtemps résisté à cette pensée, en me disant, Eric, sois raisonnable. Tu n’as pas encore tout essayé. Et je reprenais le combat. (Il se recueille, songeant au combat. A Google.) Alors, te revoilà, toi.
GOOGLE: Tu crois ?
ERIC LINT : Je suis content de te revoir. Je te croyais parti pour toujours.
GOOGLE: Moi aussi.
ERIC LINT : Que faire pour fêter cette réunion ? (Il réfléchit.) Lève-toi que je t’embrasse. (Il tend la main à Google.)
GOOGLE (avec irritation) : Tout à l’heure, tout à l’heure.

Silence.

ERIC LINT (froissé, froidement) : Peut-on savoir où Monsieur a passé la nuit ?
GOOGLE: Dans un fossé.
ERIC LINT (épaté) : Un fossé ! Où ça ?
GOOGLE (sans geste) : Par là.
ERIC LINT : Et on ne t’a pas interrogé ?
GOOGLE : Si… Pas trop.
ERIC LINT : Toujours les mêmes ?
GOOGLE: Les mêmes ? Je ne sais pas.

Silence.

ERIC LINT : Quand j’y pense… depuis le temps… je me demande… ce que tu serais devenu… sans moi… (Avec décision) Tu ne serais plus qu’un petit tas de circuits imprimés à l’heure qu’il est, pas d’erreur.
GOOGLE (piqué au vif) : Et après ?
ERIC LINT (accablé) : C’est trop pour un seul Dieu. (Un temps. Avec vivacité.) D’un autre côté, à quoi bon se décourager à présent, voilà ce que je me dis. Il fallait y penser il y a une éternité, vers 2001.
GOOGLE: Assez. Aide-moi à enlever cette saloperie.
ERIC LINT : La main dans la main on se serait jeté en bas du World Trade Center, parmi les premiers. On portait beau alors. Maintenant il est trop tard. On ne nous laisserait même pas monter. (Google s’acharne sur ses caméras.) Qu’est-ce que tu fais ?
GOOGLE: Je me libère. Ça ne t’est jamais arrivé, à toi ?
ERIC LINT : Depuis le temps que je te dis qu’il faut les enlever tous les jours. Tu ferais mieux de m’écouter.
GOOGLE (faiblement) : Aide-moi !
ERIC LINT : Tu as mal ?
GOOGLE: Mal ! Il me demande si j’ai mal !
ERIC LINT (avec emportement) : Il n’y a jamais que toi qui souffres ! Moi je ne compte pas. Je voudrais pourtant te voir à ma place. Tu m’en dirais des nouvelles.
GOOGLE: Tu as eu mal ?
ERIC LINT : Mal ! Il me demande si j’ai eu mal !
GOOGLE (pointant l’index) : Ce n’est pas une raison pour ne pas te boutonner.
ERIC LINT (se penchant) : C’est vrai. (Il se boutonne.) Pas de laisser-aller dans les petites choses.
GOOGLE: Qu’est-ce que tu veux que je te dise, tu attends toujours le dernier moment.
ERIC LINT (rêveusement) : Le dernier moment… (Il médite) C’est long, mais ce sera bon. Qui disait ça ?
GOOGLE: Tu ne veux pas m’aider ?
ERIC LINT : Des fois je me dis que ça vient quand même. Alors je me sens tout drôle. (Il sort son iPad, en regarde l’écran, y promène sa main, le secoue, le remet dans sa poche.) Comment dire ? Soulagé et en même temps… (il cherche) … épouvanté. (Avec emphase) E-POU-VAN-TÉ. (Il sort à nouveau son iPad, en regarde l’écran.) Ca alors ! (Il tape dessus comme pour en faire tomber quelque chose, regarde à nouveau l’écran, le remet dans sa poche.) Enfin… (Google, au prix d’un suprême effort, parvient à enlever ses caméras. Il regarde dans les viseurs, y promène sa main, retourne les caméras, les secoue, cherche par terre s’il n’en est pas tombé quelque chose, ne trouve rien, passe sa main à nouveau sur ses viseurs, les yeux vagues.) Alors ?
GOOGLE: Rien
ERIC LINT : Fais voir.
GOOGLE : Il n’y a rien à voir.
ERIC LINT : Essaie de les remettre.
Google (ayant examiné ses caméras) : 
Je vais les laisser refroidir un peu.
ERIC LINT : 
Voilà l’homme tout entier, s’en prenant à ses caméras alors que c’est son trépied le coupable. Ca devient inquiétant. (Il sort encore une fois son iPad, en regarde l’écran, y passe la main, le secoue, tape dessus, souffle dedans, le remet dans sa poche.) Ça devient inquiétant. (Silence. Google agite son trépied, en faisant jouer les roulements à billes, afin que le lubrifiant y circule mieux.) Un des larrons fut sauvé. C’est un pourcentage honnête. Gogo…
Google : 
Quoi ?
ERIC LINT : 
Si on se repentait ?
GOOGLE 
De quoi ?
ERIC LINT : 
Eh bien … (Il cherche) On n’aurait pas besoin d’entrer dans les détails.
GOOGLE : 
D’être né ?
Eric Lint part d’un bon rire qu’il réprime aussitôt, en portant sa main au pubis, le visage crispé.
ERIC LINT : 
On n’ose même plus rire.
GOOGLE : 
Tu parles d’une privation.
ERIC LINT 
Seulement sourire. (Son visage se fend dans un sourire maximum qui se fige, dure un moment, puis subitement s’éteint.) Ce n’est pas la même chose. Enfin… (Un temps) Gogo…
GOOGLE (agacé) : 
Qu’est-ce qu’il y a ?
ERIC LINT : Tu as lu la Bible ?
GOOGLE : 
La Bible… (Il réfléchit) J’ai dû y jeter un coup d’œil.
ERIC LINT (étonné) : 
A l’école des Dieux ?
GOOGLE : 
Sais pas si elle était de ou avec.
ERIC LINT : 
Tu dois confondre avec Internet.
GOOGLE : 
Possible. Je me rappelle les cartes de la Terre Sainte. En couleur. Très jolies. La mer Morte était bleu pâle. J’avais soif rien qu’en la regardant. Je me disais, c’est là que nous commencerons notre service de cartographie. Nous localiserons. Nous serons heureux.
ERIC LINT : 
Tu aurais dû être poète.
GOOGLE 
Je l’ai été. Ça ne se voit pas ?
Silence.

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Google Livres: Un peu d’histoire

(Mise en perspective historique et auto-promotionnelle du projet Google Livres, telle que traduite par Google Traduction – et je n’ai touché à rien. Gutenberg en prend pour son rhume. Avec Google, il n’y a pas à dire, c’est fou comme on s’amuse.)

À la fin du Moyen Age, dans une petite ville dans la vallée du Rhin, un ouvrier métallurgiste modeste bricolé avec une presse à vin branlante, alliages métalliques et de l’encre à base d’huile. Le résultat de ses travaux était une invention qui a eu l’information du monde et a exponentiellement plus accessible et utile.
Six siècles plus tard, nous voyons le même genre de l’innovation dans la façon dont nous accédons à l’information. Chaque jour, en quelques clics sur un ordinateur, les gens font plus que simplement visiter leurs pages Web préférées. Comme Gutenberg, ils élargissent les frontières de la connaissance humaine.
Cette même philosophie qui se cache derrière Google Livres. Nous croyons qu’un outil qui peut ouvrir les millions de pages dans les livres du monde peuvent aider à éliminer les barrières entre les gens et l’information et bénéficier à la communauté de l’édition en même temps. Beaucoup des plus grands éditeurs du monde ont rejoint notre programme de partenariat afin que les lecteurs du monde entier peuvent découvrir leurs livres. Ces partenariats sont très réussies, et le programme ne cesse de croître.
Pourtant, certains de ces mêmes éditeurs ont intenté un procès à arrêter notre projet de bibliothèque. Dans ce projet, nous travaillons en partenariat avec des bibliothèques à numériser tant du domaine public et des livres sous droits d’auteur. Nous protégeons soigneusement les titulaires de droits d’auteur en faisant en sorte que lorsque les utilisateurs trouvent un livre sous copyright, ils ne voient que d’une entrée carte catalogue de style fournissant des informations de base sur le livre et pas plus de deux ou trois phrases de texte entourant le terme de recherche pour les aider à déterminer si ils ont trouvé ce qu’ils cherchent.
Alors pourquoi un tel outil universellement utile devenue si controversée? Parce que certains dans la question de la communauté de l’édition savoir si un tiers devrait être en mesure de copier et index droits d’auteur des œuvres de sorte que les utilisateurs peuvent rechercher à travers eux, même si tout un utilisateur ne voit que les informations bibliographiques et quelques extraits de texte, et même si le résultat est de rendre ces livres largement détectable en ligne et aider les auteurs et les éditeurs vendent plus.
Certains de nos détracteurs pensent que quelque sorte de Google Livres deviendra un substitut pour le mot imprimé. Au contraire, notre objectif est d’ améliorer l’accès aux livres – pas pour les remplacer. En effet, nous travaillons en étroite collaboration avec les éditeurs pour développer de nouveaux outils et des opportunités pour la vente de livres en ligne.
Le droit d’auteur est censé veiller à ce que les auteurs et les éditeurs ont intérêt à créer de nouvelles œuvres, pas empêcher les gens de savoir que le travail existe. En aidant les gens à trouver des livres, nous croyons que nous pouvons augmenter l’incitation à les publier. Après tout, si un livre n’est pas découvert, il ne sera pas acheté.
C’est pourquoi nous croyons fermement que ce projet sont de bonnes nouvelles pour tout le monde qui lit, écrit, édite et vend des livres.

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Faire un livre

(reproduction d’un texte publié dans la revue Main blanche (vol 19, no2, 2014)

 

J’ai écrit des livres, mais ai-je fait des livres? Au sens d’un projet total où texte et forme se complètent? Quelques-uns à peine. Et encore, ce ne furent jamais que des projets restreints et amateurs, montés avec les moyens du bord, des photos, des dessins, des collages sommaires.
Pourtant, d’emblée, j’ai toujours aimé ces livres qui étaient plus que des textes imprimés, ces livres où le texte et les images se répondaient, où la mise en page devenait un enjeu en soi, à la manière du Coup de dé de Mallarmé.  J’ai ainsi longtemps étudié l’œuvre de Donald Barthelme (1931-1989), l’un de mes écrivains américains favoris. Et j’ai tenté de l’imiter.

Dans ses nouvelles, il pratiquait le collage sous toutes ses formes, qu’il soit inspiré du Merz, du surréalisme ou du Pop Art américain. Ses textes étaient traversés de références artistiques, de mentions de peintres et de sculpteurs. Mais, plus important encore, ils reposaient sur des principes artistiques et picturaux. Telle nouvelle, « Au musée Tolstoï » par exemple, jouait sur la coprésence de textes et de dessins, dont celui du visage long et barbu du vieux Tolstoï, mais aussi des dessins représentant son manteau ou une version jeune de l’écrivain, un livre à la main. Tel autre texte, mettant en scène Paul Klee, était conçu comme un tableau du peintre, décentré et abstrait, où étaient incorporés, sous forme de collages discrets, des extraits de son journal intime. Dans « Eugénie Grandet », reprise satirique du roman de Balzac, les vingt-quatre fragments mêlaient des extraits du texte, des dessins, des dialogues fictifs, des aberrations chronologiques et même quelques erreurs. La nouvelle, tout en ruptures, se démarquait du roman original écrit, lui, tout d’une traite, sans chapitres ni coupures. Dans le quatrième fragment, le narrateur s’interrogeait pour savoir qui demanderait la main d’Eugénie et on découvrait, au fragment suivant, un dessin rudimentaire de la main d’Eugénie, dessin qui venait briser la métonymie en prenant l’interrogation au pied de la lettre.

Comme le soulignait Barthelme en entrevue : « J’essayais de faire de la fiction qui ressemblait à certaines formes de peinture moderne. Vous savez, tendant vers l’abstrait »; et d’ajouter « je crois que j’essayais d’être un peintre, à ma façon. J’aspirais probablement à quelque chose qui n’est pas à proprement parler du domaine de l’écriture » ( Not-Knowing.  The Essays and Interviews, édition de Kim Herzinger, New York, Random House, 1997, p. 298 et 268. ).  Et c’est en explorant les marges de l’écriture qu’il en avait renouvelé la pratique.

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