« They Live »: le monde caché

[Une anecdote, en ouverture: entre la conception initiale et la publication de ce billet, l'acteur principal du film They Live (1988), Roddy Piper, est décédé, le 31 juillet 2015. Cette mort est une des raisons qui m'ont incité à achever le texte... tout comme la publication récente de mon texte sur l'allégorie de la caverne, à laquelle They Live est intimement lié.]

Devons-nous obligatoirement visionner des films portant explicitement sur des thèmes philosophiques, dans les cours de philosophie — bref, des films où l’on parle directement de la discipline? Pas nécessairement. On trouve souvent matière à réflexion dans des films appartenant à des genres populaires comme la science-fiction.

Cet intérêt suscité par la science-fiction va de soi dans un blogue comme celui-ci, préoccupé par les rapports souvent complexes entre la pensée rationnelle et la fiction. Tout comme les expériences de pensée évoquées dans ce blogue, la science-fiction a tendance à introduire des dispositifs étranges et fantastiques non seulement pour penser un futur éloigné, mais aussi — et peut-être même surtout — pour (re)penser le présent. L’éloignement de la réalité ne devient alors qu’apparent, le film nous ramenant au réel… tout en empruntant quelques détours.

They Live en offre un exemple probant.

Écrit et réalisé par John Carpenter (un des maîtres du cinéma d’horreur, bien que ce film-ci relève surtout de la science-fiction), ce thriller à faible budget aborde de grandes idées avec la modestie caractéristique de son auteur. Le personnage principal, qui n’est jamais nommé, est l’exemple parfait de l’homme ordinaire (qu’il soit incarné par un ancien lutteur — le Canadien Roddy Piper (1954-2015) — ne fait qu’amplifier cette impression… sans vouloir manquer de respect aux représentants de cette profession, cela étant dit) que rien ne prédestinait au rôle de héros, à part une certaine curiosité. Au début du film, il est simplement en quête d’un emploi — on le présente comme un vagabond qui erre d’un endroit à l’autre, sans domicile fixe.

Héros, il le devient pourtant quand il trouve des lunettes lui permettant de déchiffrer les messages cachés dans les publicités qui l’entourent. Cette découverte est plutôt inattendue: après une intervention armée dans une église (qui n’est en fait qu’une façade), il subtilise une boîte de carton remplie de lunettes fumées. Tout comme Platon dans le récit de l’anneau de Gygès (entre autres exemples), Carpenter ne consacre pas trop d’efforts à la justification du prodige — il s’en sert plutôt comme pur prétexte.

Lorsqu’il porte les lunettes, le héros de They Live se rend compte que des incitations à première vue inoffensives à consommer vêtements et destinations touristiques se transforment en impératifs autoritaires: consommez, achetez, obéissez, conformez-vous, continuez à dormir, regardez la télé… bref, ne pensez pas de manière autonome et laissez-vous dicter la marche à suivre.

Faisant désormais partie de la communauté de «ceux qui voient» (qui se réunissent périodiquement pour organiser leur rébellion), le héros sera traqué par tous ceux qui représentent l’autorité.

Le vidéo suivant montre une des scènes les plus célèbres du film, et sans doute la plus pertinente pour ce qui nous occupe ici:

Le monde de They Live est double: il y a, d’abord, le monde tel que les autres l’observent, rempli de publicités aux messages classiques (pour des vêtements, des voyages, etc.); mais il y a aussi un monde caché, celui des messages véritables, passablement plus sombres et contraignants. Notons que, grâce à ses lunettes, le héros distingue non seulement les messages cachés des publicités, mais aussi la présence d’extraterrestres sinistres qui envahissent progressivement Los Angeles sous des traits humains — le film est d’ailleurs connu sous le titre francophone Invasion Los Angeles.

Entre autres choses, They Live peut être lu à la lumière de l’allégorie de la caverne de Platon, ce qui lui confère une utilité pédagogique sûre dans les cours de philosophie.

Si l’on reprend les images-phares de l’allégorie, les lunettes permettent au personnage de sortir de la caverne et d’accéder à la vérité, tandis que ses confrères et consoeurs — qui ne voient rien — sont autant de prisonniers (ils considèrent vrai ce qui est pourtant faux).

Le parallèle va plus loin: tout comme les prisonniers délivrés de l’allégorie, le héros de They Live a beaucoup de difficulté à convaincre les autres qu’ils se trompent; une de ses tentatives — auprès de son ami (qui n’a pas tellement envie de remettre ses acquis en question) — nécessite une longue bagarre avant d’enfin atteindre son objectif! Ce motif est également conforme à l’allégorie de la caverne, les gens qui sont dans l’erreur accueillant assez mal les conseils de ceux qui savent.

Dans cette scène démesurée, John Carpenter pousse le refus de voir jusqu’au paroxysme, tout en donnant l’occasion à son acteur principal de faire ce qu’il maîtrise le mieux… ça vaut la peine d’y jeter un coup d’oeil:

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Notons enfin que l’imagerie associée au film They Live a été rapidement reprise par certains artistes. Notamment par des graffiteurs, ce que l’on comprend facilement puisque, dans les deux cas, on critique l’ordre établi et les valeurs qui lui sont associées. D’ailleurs, le titre du film est introduit en tant que graffiti, dans le générique du début:

On observe aussi ses images sur des produits dérivés, dont des vêtements:

À propos de Professeur S.

Professeur de philosophie au Collège Ahuntsic (à Montréal) et chercheur régulier à FIGURA. Ses recherches portent notamment sur le recyclage culturel, le posthumanisme (surtout la greffe) et le travail identitaire. Il aime lire et écrire. Vous pouvez le rejoindre à l'adresse suivante: professeur_s@hotmail.com. Sur Twitter: @professeur_s
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